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1989 – Serge est au plus mal, c’est la descente au enfers

A la rentrée de la saison 1988-89, Serge est au plus mal, la descente aux enfers se poursuit, inexorable.

A une exception près, un Mon zénith à moi de Michel Denisot sur Canal+, ses télés sont désastreuses : quand il vient présenter le clip de «Mon légionnaire» à Nulle part ailleurs, l’émission de Philippe Gildas, également sur Canal+, nombreux sont les fans qui trouvent son Guignol plus drôle que l’original, il faut dire que la marionnette est rigolote, comme la voix de l’imitateur Yves Lecoq.

Serge l’adore. On raconte qu il ne ratait aucun épisode des Arènes de l‘Info, tous les soirs à 20 heures dans « Nulle part ailleurs », et qu’il était déçu s’il ne voyait pas son double en latex… Quant au clip mentionné plus haut, il est signe Luc Besson et met en scène Gainsbourg coiffe d’un galurin et flanqué d’un gamin photogénique. Derrière s’agitent des danseurs hystériques sortis, dirait-on, d’un épisode de Fame.

Pour le distraire de son spleen, il peut heureusement compter sur ses amis Jacques Wolfsohn ou Jacques Dutronc, ou même sur le fiston de ce dernier, quinze ans, bientôt seize, que Serge aimait tant, d’après Bambou, parce qu’il retrouvait en lui toute la pureté que Jacques avait perdue.

Bref épisode, il signe en septembre 1988 les lyrics de la face A du nouveau 45 tours de la belle Viktor Lazlo, un exercice en X comme il les affectionne de plus en plus (il y en avait deux sur You‘re Under Arrest). L’interprète de «Canoé rose» n’en vendra pas un max.

Autre catastrophe prévisible, l’album de Bambou qu’il met en boîte deux mois plus tard. Musicalement, « Made In China » tient la route, vu qu’on retrouve Billy Rush, Gary Georgett et le choriste Curtis King Jr. qui se taille au demeurant la part du lion. C’est du côté des paroles que ça pèche; n’émergent de ce CD anecdotique, publié en mars 1989, que la reprise de « Nuits de Chine » et, inspiré sans doute du vieux tube de Julie London «Cry Me A River» (« Pleurer des rivières» en français par Viktor Lazlo, incidemment), le plutôt joli « J’ai pleuré le Yang-Tsé »:

« J‘arrive au studio, j ‘ai les textes le jour même, je n ai jamais chante de ma vie, je suis persuadée que je chante faux, bref je n’ai pas enregistré dans les meilleures conditions… Au début je n’y arrivais pas et Serge commençait à s’énerver, je me suis mise à pleurer, je lui ai dit que je devrais peut-être prendre des cours de chant et il m a insultée! Lerichomme lui a dit de sortir pour que les esprits se calment et pour que je puisse répéter toute seule. On a commence par Shanghai et je n’étais jamais sur le temps, j ‘avais toujours trois secondes de retard, c’était de pire en pire, je faisais n’importe quoi. Quand j ‘étais en larmes, Serge me disait d’arrêter de chialer pour recommencer tout de suite, parce que ma voix se cassait et qu’il y avait de l’émotion. »

Son alcoolisme a pris des proportions épiques. De 1979 à mai 1989, ce n’est qu’une chute longue de dix ans dans l’enfer éthylique. Il lui arrivait d’être tellement bourré qu’il tombait dans le coma, le delirium tremens le précipitait dans un univers cauchemardesque. Les sympathiques éléphants roses du folklore populaire étaient chez lui remplaces par d’horrifiantes visions. Il racontait comment une nuit il s’était cru attaqué par des poignards qu’il tentait d’éviter par des gestes convulsifs.

Serge était-il vraiment suicidaire ? Se croyait-il immortel ?

L’alcool était assurément devenu une prison dont il ne sortait plus. Il est vrai qu’en France, paradis des poivrots, on traite rarement l’éthylisme pour ce qu il est réellement: une maladie physique et mentale. Bien sûr, quand on s’appelle Gainsbourg, il n’est pas évident de s’inscrire aux Alcooliques anonymes. C’est pourquoi ses proches lui suggéraient parfois de suivre un traitement à l’étranger. Mais le plus dur n’est pas la désintoxication, c’est après : dans son métier, il y avait trop de tentations.

Sa solitude rendait aussi toute tentative inutile, d’autant qu’il était tenaillé par l’angoisse et les affres de la création : il répétait souvent, pour se justifier, qu’il avait fait ses meilleurs albums ivre. «Privé d’alcool, se disait-il, que va-t-il se passer, je ne vais jamais y arriver !»

Parfois, il allait à l’hosto, de son plein gré, pour faire un break : au bout de deux jours, on sentait dans ses yeux comme un soulagement. En fait, il avait envie de s’en sortir, il avait compris que seul, il n’y arriverait pas. C est pourquoi il avait commence une psychanalyse, lui qui avait toujours refusé l’idée que quelqu’un puisse scruter son mental, il avait également consulté des spécialistes de l’alcoolisme…, trois semaines avant sa mort.

Gainsbourg :

« Connaissez-vous le “cocktail Désespoir” de Cocteau ? Je ne l’ai jamais essayé, faut pas déconner, mais voici ce que ça donne, je cite : “Remplir a moitié le shaker de glace et d eau de Cologne, mettre deux gouttes d’alcool de menthe de Ricqlès, un doigt de shampooing, secouer, servir mousseux avec des pailles dans un verre à dents.” C’est superbe, non ? »

En janvier 1989 on l’hospitalise cinq fois d’affilée.

Les médecins lui annoncent que s’il continue de picoler, c’est la cécité qui l’attend. Finalement, en avril, ils décident d’opérer. Juste avant de passer sur le billard, comme il sait qu’il risque sa vie, Serge enregistre coup sur coup une série de sketches avec son Guignol, écrits par Arnold Boiseau, pour annoncer la sortie de son album live au Zénith (ceux-ci sont diffusés durant son hospitalisation). Il s’invite au journal de 13 heures d’Antenne 2, puis il tourne pendant sept heures d affilée l’émission « Lunettes noires pour nuits blanches » présentée par Thierry Ardisson, également pour la 2 chaîne. On y assiste à un joli dialogue entre Serge et Bambou, à qui il affirme sans ambages :
« Mais oui, Samantha c’est toi… »


Spécial Serge Gainsbourg par ina

Serge: Ça fait quoi d’être avec un mec qui a 32 années de plus que toi ?

Bambou: Ça permet des rapports privilégiés et inviolables.

Serge: Tu me perdras un jour, c’est cruel, mais mathématique. J’crois qu’tu seras la dernière de ma vie, ma p’tite cocotte-minute.

Bambou: Tu ferais quoi, si j‘te quittais ?

Serge: Tu serais pas la première. Je vais te foutre les menottes et t’attacher au radiateur,

Bambou: Ça t’a fait mal quand Jane s’est tirée ?

Serge: No comment, on ne touche pas à ce qui est intouchable.

Bambou: Tu m’aimes?

Serge: Moi non plus.

Bambou: Beuh! C’est facile!

Dans la même émission, diffusée le 8 avril 1989, il se livre à un exercice intéressant en mettant en scène une auto-interview.

Gainsbarre : Dis donc Gainsbourg, question insidieuse… A Strasbourg, devant les paras, tu t’es vu mourir comme John Lennon? Dis-moi si t’as des couilles.

Gainsbourg : C’était pas de l’intrépidité, c’était du courage. Parce que l’intrépidité, c’est de la connerie. C’est : «Allez on charge, la castagne!»… Le courage c’est de vaincre sa peur.

Gainsbarre : Tu as dit quelque chose de pas très con, de pas trop con : «L’homme a créé les dieux, l’inverse reste à prouver.» T’es toujours athée, mon p’tit gars?

Gainsbourg : Non, je vire au polythéisme. C’est-a-dire que je mets toujours les dieux au pluriel, de peur qu’il y en ait un qui le prenne mal.

Gainsbarre: Dis donc Gainsbourg, tu crois pas qu’il serait temps pour toi de rejoindre Rimbaud en Abyssinie ?

Gainsbourg : Ouais, pour moi c’est le plus grand, avec « Picabia« . Parce que celui qui n’a pas lu « Jésus-Christ Rastaquouère« , c’est vraiment le dernier des cons. il y en a beaucoup, il n’a tiré qu’à quatre mille exemplaires. Il y a beaucoup de cons, on est cernés par les cons. D’ailleurs toi le premier, Gainsbarre ! Et je t’emmerde!

L’opération a lieu le 11 avril 1989

Serge passe un peu plus de six heures sur le billard. Miracle et nouveau sursis, il s’en sort. Quand il fait son come-back le 10 mai sur Canal+ (à nouveau dans Nulle part ailleurs), après avoir visionné le nouveau clip de sa compagne Bambou au cinéma « La Pagode », on le retrouve dans une forme épatante. Dire qu’il a la pêche relève de l’euphémisme: bouleversant, souriant, ricanant, l’élocution parfaite, l’esprit vif, l’œil pétillant, il raconte comment ça s’est passé à l’hôpital Beaujon, à Clichy, où l’on a pratiqué l’ablation de deux tiers de son foie.

S’agissait-il d’une tumeur ?

Gainsbourg :

« La vérité sur mon opération, la voilà: le premier qui me parle de cirrhose ou de cancer, je lui casse la gueule, parce que la cirrhose, ça ne s’opère pas. On m’a trouvé une saloperie que j ‘ai attrapée en Afrique pendant le tournage d’Équateur. Voilà l’affaire. Il paraît que dans le bloc chirurgical j‘étais le mec le plus courageux… C’est pas drôle, les enfants, j ‘ai souffert dans ma chair, mais je suis stoïque. Quand je me suis réveillé après l’opération j‘avais des tubes partout, dans le nez, dans le fion, dans les reins, dans la queue, mais en voyant tous ces fils, émergeant de l’anesthésie, j’ai eu un réflexe insensé : j‘ai demandé : “On est sur scène ? Soundcheck ! C’est bon? Ou sont mes musicos? Je me croyais au Zénith¹ ! »

Christian Gérin, dans France-Soir, le 15 avril 1989, avait pourtant publié tous les détails, auxquels Gainsbourg refusait de croire, quitte à s’enfoncer dans des mensonges abracadabrants : hospitalisé dans le service de chirurgie digestive du professeur Fékété, Serge est soigné parallèlement pour des problèmes de diabète, de cécité et d’insuffisance respiratoire. Pour mémoire, il fume chaque jour jusqu’à 80 Gitanes, les cigarettes les plus toxiques sur le marché en goudron et nicotine, sa consommation d’alcool lui a valu, précise le journaliste:

 » Une cirrhose du foie qui a elle-même favorisé l’apparition d’un cancer hépatique. L’ablation partielle du foie vise à éliminer la tumeur. On sait également que Serge Gainsbourg redoute de devenir aveugle. La rétinopathie diabétique fait également suite à une mauvaise gestion par le foie malade des sucres présents dans le sang. Enfin, après l’opération, les médecins craignent des complications pulmonaires […] conséquences d’une insuffisance respiratoire, elle-même causée par l’encrassement tabagique des bronches et des alvéoles pulmonaires « .

Pourtant, Serge quitte l’hôpital, avec sa mallette contenant ses flacons de parfum Van Cleef & Arpels et un Walkman dernier cri, après onze jours seulement, alors que sa chambre avait été réservée (sous un faux nom) pour trois semaines.

Gainsbourg:

« Pour ma convalescence je me suis loué une suite à l’hôtel Raphaël, avec interdiction aux barmen et à tous les étages de me servir des boissons alcoolisées. C’était donc un verre d’eau que je buvais au bar quand j’ai eu un coup de fil extraordinaire : “Allô, c’est Marlène Dietrich.” Je me dis : Ça y est, une cinglée. Mais pas du tout, c’était bien elle: “Mister Gainsbourg, I cross my fingers (je croise les doigts pour votre santé, faites attention à vous…)” Comme elle est un peu dure d’oreille, il fallait parler très fort et comme j’étais entouré de Japs et de Ricains, j‘ai dû gueuler : “Can you please shut up, that’s Marlene on the phone.” Ils m’ont sans doute pris pour un barjot. »

1. Interview par Philippe Gildas, le 10 mai 1989 pour l’émission Nulle part ailleurs. Et ina.fr

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