You're under arrest-Serge Gainsbourg

1987: Son dernier album Studio – You‘re Under Arrest

Ultime album studio, ‘You‘re Under Arrest‘ sort en novembre 1987. Serge, qui a parfaitement compris qu’il doit se racheter une conduite et donner un album réussi, qui ne soit pas une redite de ‘Love On The Beat‘, a visiblement bossé, notamment sur le concept général.

Voici comment il emmène ses fans à la recherche d’un avatar prépubère de ‘Melody Nelson‘ ou de ‘Marilou’, la petite Samantha, treize ans, black et junkie. Dans «Five Easy Pisseuses» (jeu de mots sur « Five Easy Pieces« , film de Bob Rafelson qui avait fait de Jack Nicholson une star en 1970), il décrit le personnage :

De mes cinq petites pisseuses j ‘ai préféré la six
Ouais pour toi Samantha j’ai balancé mes cinq ex
Tes petites socks
Me mettent en érex

Elle se shoote et dodeline du chef, ce qui ne l’empêche pas d’ensuquer son mec jusqu’à la glotte («Suck Baby Suck», un des morceaux les plus consternants de sa carrière’). Mais il en a marre de l’héroïne, en filigrane on devine à qui s’adressent ces reproches :

A la saignée de ton bras gauche Samantha
Bâille bâille Samantha
Des traces de piquouzes à
Tes lèvres une traînée de poudre
Oh Samantha

Elle est accro, il est à cran: on découvre soudainement un Gainsbourg moralisateur qui en a sa claque du cloaque et affirme que la drogue, c’est vraiment de la merde. Il se souvient du titre d’un roman de Kessel, Aux enfants de la chance, qui était aussi le nom d’une boîte où jouait son père dans les années 50. Il brode autour un plaidoyer qui ressemble à un appel au lynchage, éventuellement excusable si l’on se souvient de ses soucis avec Kate Barry ou Bambou:

Aux enfants de la chance
Qui n’ont jamais connu les transes
Du shoot et du shit
Je dirai en substance
Ceci
Ne commettez pas d’imprudence
Surtout n’ayez pas l’impudence
De vous foutre en l’air avant l’heure
Je dis dites-leur et dis-leur
De casser la gueule aux dealers

Il se souvient aussi de cette ballade suicidogène d’avant-guerre, chantée par Damia en 1936, «Sombre dimanche», dont il préfère le titre anglais («Gloomy Sunday», comme l’avait chanté Billie Holiday en 1941):

Je crèverai un sunday où j’aurai trop souffert
Alors tu reviendras mais je serai parti
Des cierges brûleront comme un ardent espoir
Et pour toi sans effort mes yeux seront ouverts
N’aie pas peur mon amour s’ils ne peuvent te voir
Ils te diront que je t aimais plus que ma vie

Dominique Blanc-Francard:

«Nous avons mixé ‘You‘re Under Arrest‘ dans un studio à Pigalle, mais comme le mix ne l’intéressait pas, il partait faire la tournée des bars à putes pour boire des coups. A chaque fois il revenait avec deux prostituées et deux CRS. Il voulait leur faire écouter les nouvelles chansons à fond, “double titan” ! Il négociait ensuite les écussons des flics, il passait son temps à déconner et quand on ne voulait pas le suivre dans ses délires, parce qu’on avait du boulot, il se plaignait comme un gamin.» .

Tout au long de cet album complètement désespéré, on décèle le thème sous-jacent de l’impuissance et de la frigidité, sous des dehors très «sexe». La voix de Gainsbourg est à bout de souffle, à bout de force. Il cherche toujours à provoquer, mais ne réussit qu’à faire plaisir à ses fans en multipliant les expressions triviales, comme dans «Glass Securit», confession éthylique et rimes en «ite»:

Tequila aquavit
Un glass Securit
Pour prendre ton clit’
A jeun j‘trouve ça limite
J’ai besoin d’une bit-
Ure bien composite

Dans le même esprit, «Shotgun» est irrémédiablement foutu en l’air par la production matamore et l’insupportable son de la batterie. Il y avait là pourtant un début d’émotion:

Quand même, ah ! problème
Si cela n’est pas trop te demander
Crache-moi que tu m’aimes
Si même tu mens Samantha

La jolie mélodie de «Dispatch box» est aussi gâchée par le tac-poum assommant (qui, en sus, a beaucoup moins bien vieilli que nombre de ses disques, y compris les albums reggae), il y est question de tes nibards, mon hot-dog, mais Gainsbourg bout, il est à bout:

Ça t’fait chier tu t’épiles
Les poils pubiques
Dispatch box
Ras l’cul de toi
Cinq ans de légion
Étrange serait-ce
Dispatch box
Pire que toi l’étrangère ?

Il a des réminiscences: à neuf-dix ans sans doute fredonnait-il sur le chemin de la communale «Mon légionnaire», chanté par Marie Dubas, puis à nouveau popularisé en 1937 par Edith Piaf. Mais au contraire de sa Marseillaise reggae, il n’est pas question cette fois d’attiser la haine des militaires, tout juste peut-on s’amuser à l’idée que cette chanson aurait pu se retrouver sur l’album précédent, entre les ‘provoc’ homo de «Kiss Me Hardy» et «I’m the Boy»:

Bonheur perdu bonheur enfoui
Toujours je pense à cette nuit
Et l’envie de sa peau me ronge
Parfois je pleure et puis je songe
Que lorsqu’il était sur mon cœur
J’aurais dû crier mon bonheur

Dominique Blanc-Francard :

«Tout ce qui était du talk-over classique ne nous a causé aucune difficulté sur cet album. On a seulement ramé pour “Mon légionnaire”, car il avait envie d’en faire une version chantée, pendant quatre heures on s’est fourvoyés dans une direction impossible et d’un ridicule absolu. Il s’entêtait, alors que Philippe Lerichomme lui disait que ça ne marchait pas et qu’il fallait faire autrement. Il s’est enfin décidé à la “parler”, comme les autres chansons, et je trouve cette version, au final, très réussie»

Lors des interviews qui accompagnent la sortie de ‘You‘re Under Arrest‘, Serge dérive au fond de la déprime, il semble toucher le fond: il s’acharne a bosser comme un cinglé, sur le fil du rasoir, alors qu’il n’en peut plus, physiquement et psychologiquement…

Gainsbourg:

«En fait j‘en,ai ma claque de la musique. Si je fais un nouvel album, c’est pour me prouver a moi-même que je suis le meilleur, tout en inscrivant en lettres de feu que c’est un art mineur… Je ne veux pas passer à la postérité. Comme disait l’autre, qu’est-ce que la postérité a fait pour moi? Je fucke la postérité. J’ai toujours été un bleu a l’école communale parce que les grands me cassaient la gueule. Idem au lycée, en archi, à l’armée où j‘ai eu toutes les brimades. J’étais un bleu en peinture et quand j ‘ai commencé le piano. En 1958, quand j‘ai commencé ce métier, j‘étais un bleu. Et je vais vous dire que je serai encore un bleu le jour où je casserai ma pipe… Et dans l’intervalle j’ai été bleu de quelques gonzesses. Je suis fragile parce que désabusé. J’ai tout donc je n’ai rien. J’ai tout eu, je n’ai plus rien. L’idée du bonheur m’est étrangère, je ne le conçois pas donc je ne le cherche pas. Mon plan est un plan de mec, une recherche de la vérité par injection de perversité. Je ne cherche qu’une seule chose, la pureté de mon enfance. Je suis resté intact, INTACT, voilà ma force.»

A propos de ‘You‘re Under Arrest‘, la presse est plutôt positive. Serge fait l’objet d’un dossier de 16 pages et se retrouve, avec Charlotte, en couverture du mensuel ‘Paroles et musique’ de novembre 1987. Le 12 décembre, une émission spéciale lui est consacrée dans ‘Les Enfants du rock‘ sur France 2, au cours de laquelle il est interviewé par Etienne Daho et interprète cinq chansons de son nouvel album.

Dans le magazine rock ‘Best‘, Jean-Eric Perrin se déchaîne:

«Le son du New Jersey ne fait pas de prisonniers, basses claquantes, rythmes marmoréens, cuivres et chœurs black, on a là un travail parfait, comme aucun chanteur français n’a jamais réussi à s’offrir, question d’esprit. Ceci acquis, outre la danse et le copulage, voilà un disque qui expose surtout la fantastique «fraîcheur» de Gainsbourg (que d’aucuns lui contestent ces derniers temps, au vu de prestations publiques douteuses), qui aujourd’hui peut apporter des textes à moitié aussi ciselés, touffus, énergiques et précis? […]
La voix elle-même est requinquée, on pige tout, il y a une présence canaille, une complicité avec l’auditeur, Gainsbourg est un pro, et son discours sur vinyle n’a pas la couleur brumeuse de son discours privé. L’histoire est belle, les mots rares, les musiques implacables, ça nous fait un album qui tient debout tout seul, et qui, en prime, nous la met bien profond. A coup sûr, LE disque de cet hiver.»

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