Premier film de Serge Gainsbourg intitulé Je t'aime moi non plus

Le premier film de Serge : « Je t’aime moi non plus »

Tout près d’Uzès, Serge Gainsbourg réalise pour la première fois un film. Il a recréé un univers sordide couleur de rouille et presque intemporel. C’est dans ce décor monochrome qu’un drame intimiste va se jouer entre trois êtres, un couple d’homosexuels et une femme. Le titre du film est celui d’une chanson à succès de Gainsbourg, « Je t’aime moi non plus ».

Le synopsis du film :

« Un camion Mack d’un jaune glauque avec une figurine pin-up Veedol à la proue. A son bord deux homos, Hugues Quester dans le rôle de Padovan, introverti et torturé, qui triture sans arrêt un sac en plastique, et Krass alias Joe Dallessandro. Macho, musclé, regard acier.

Une route rectiligne, un paysage désolé, sorte de no man‘s land émotionnel et géographique, le trou de balle du monde. Il y règne d ailleurs un pétomane nomme Boris (René Kolidehof) qui écluse du champ à longueur de journée, laissant la petite Johnny (Jane Birkin) s’occuper toute seule de son snack. On y sert des burgers, du Coca-Cola ou de l’orange juice, tout y est américain, pour accentuer le décalage, pour neutraliser l’anecdotique.

image du film je t'aime moi non plus avec Jane Birkin

Johnny, un nom de mec pour une garçonne manquée, Jane B. sans make-up, les longs cheveux rassemblés et plaqués sur le crâne, cachés sous une petite perruque. Johnny toute plate et maigrichonne, les cheveux courts, adorable et fragile. Elle subit son enfer quotidien et les vents irascibles de son patron avec pour seul horizon, désert mais bouché quand même, le désolant paysage qui l’entoure. Enfin, désert, jusqu’à ce qu’on y voie pointer un camion Mack d’un jaune très glauque.

Krassky, dit Krass, homosexuel mâle vaguement polonais, et Padovan, homosexuel efféminé d’origine italienne, vivent du transport, dans leur camion à benne, des immondices de la ville sur la décharge publique voisine. Krass est violent et taciturne, Padovan du genre venimeux. Johnny, petite Anglaise androgyne apparemment pure comme de l’eau de source, tient son surnom de garçon de ses petits seins et de son gros cul.

Krass flashe sur la petite serveuse, Padovan le prend mal, Krass joue au mâle et la fille craque. On voit passer un paysan joué par Gérard Depardieu, balourd sur un cheval de labour. Et Michel Blanc, visage blême et longues douilles. Enfin il y a Nana, la chienne bull-terrier à la laideur émouvante que Serge adore et qui hérite d’un rôle important, sorte de pivot humain dans cet univers de misfits, qui lui vaut d’être créditée au générique. »

image du film je t'aime moi non plus de serge gainsbourg

Jacques-Eric Strauss :

« L’esthétique de l’image venait pour Serge naturellement, du fait de sa formation. Quand on a construit ce bar américain sur le champ d’aviation d’Uzès, c’était une gageure et je m’en étais inquiété en tant que producteur. Il m’avait rétorqué : “Tu verras, ça ressemblera à un bar américain, je te le promets”, et c’était vraiment l’Amérique. Tout le monde était stupéfait, tout était reconstitué dans le moindre détail, il avait tout visualisé dans sa tête… »

Jane Birkin :

« J’ai immédiatement eu une grande passion pour le scénario. C’est un film de cœur et de fureur, une tragédie shakespearienne le personnage de Quester est de toute beauté…»

Willy Kurant :

« Ce film a été très important pour Jane. Elle était dirigée par le metteur en scène Gainsbourg et non par l’homme, elle l’écoutait et suivait tout ce qu’il disait. Son rôle est tragique, pathétique, et elle l’a assumé à merveille. »

Alors que le montage de « Je t‘aime moi non plus » s’achève, Serge souffre d’une terrible panne d’inspiration : il a composé un nombre invraisemblable de bandes originales depuis L‘Eau à la bouche en 1960 mais ne parvient pas à composer le thème de son propre film, au point de songer à faire appel à un autre musicien. Finalement, à l’arraché, il signe la superbe « Ballade de Johnny Jane », instrumental sur lequel il ne va pas tarder à plaquer des paroles pour un futur 45 tours de Jane.

Avec l’aide de Jean-Pierre Sabar aux arrangements, l’album de la bande originale, publié en mars 1976, contient également trois versions instrumentales de « Je t’aime moi non plus » et quelques variations au banjo largement inspirées de la musique du film « Délivrance » publiée en 1973.

« Je t’aime moi non plus » sort à Paris le 10 mars 1976. Et bientôt sont publiées les premières critiques :

« Je ne suis ni puritain ni pudibond, annonce Louis Chauvet dans Le Figaro. Mais j’ai trouvé franchement insupportable, choquant et provoquant, au niveau le plus bas, le film de Serge Gainsbourg […]. Il y a là, tout de même, une sorte de mystère. Par quel processus un “artiste” en arrive-t-il à concevoir un tel scénario ? »

Jacqueline Michel dans Télé 7 Jours à propos de Jane :

« Après ce numéro d’androgyne miteux, je crains qu’elle ne fasse plus guère rêver. » Dans La Croix, Gainsbourg est crucifié : « N’ayant l’habitude de fréquenter les décharges publiques que pour y déposer des ordures, je m’abstiendrai de tout commentaire. »

Robert Chazal, dans France-Soir du 13 mars, semble être l’un des rares chroniqueurs à avoir compris le film :

« Pour son premier film comme auteur et metteur en scène, Gainsbourg nous entraîne dans un univers où le bonheur n’est qu’un mot vide de sens et dont les frontières sont la mélancolie, la dérision, la tendresse sans illusion et la désespérance. Comme aucun autre cinéaste français n’avait réussi à le faire, il nous impose une vision très voisine de celle des meilleurs films américains sur le monde des paumés, des vaincus de la vie. Tels les plus grands récits de la Série noire comme « Le facteur sonne toujours deux fois » ou « On achève bien les chevaux ». »

Dans Libération du 19 mars, Delfeil de Ton assassine le film et conclut par ces mots : « Gainsbourg a dédié son film à Boris Vian. Il a dû croire qu’il faisait du « Vernon Sullivan », le pauvre. Quand Vian faisait du Vernon Sullivan, il restait un peu de Vian. Quand Gainsbourg fait du Vernon Sullivan, que voulez-vous qu’il reste, sinon trente ans de retard ? »

De ces mots incendiaires naît une mini-polémique : Gules Millet, autre journaliste de Libération, lui répond le 30 mars et explique pourquoi il a apprécié « Je t‘aime moi non plus ». Du coup, Delfeil en remet une couche :

« Le film de Gainsbourg, outre qu’il se traîne et qu’on bâille en le regardant, est débectant. Débectante, l’utilisation de sa femme, Jane Birkin, ramenée dans le film à un trou du cul, au sens littéral, qui a besoin d’être renforcé. Débectante, l’image des autres femmes dans ce film, c’est-à-dire la scène du concours de strip-tease sous le hangar. Les femmes, nous montre Gainsbourg, c’est de la chair flasque et triste, ça pendouille et c’est mou. […] Faudrait partager avec Gainsbourg cette nostalgie, combien banale d’ailleurs, du non Américain fascine par la merde américaine. […] Y a des jours où on aime bien aller au drugstore. Mais à tant que faire, autant choisir un drugstore qui soit bon. Celui de Gainsbourg, il pue. »

En revanche, Henry Chapier, dans Le Quotidien de Paris, conclut intelligemment sur le thème du «premier underground français» :

« Je t‘aime moi non plus est un film d’expression américaine, de par la façon directe d’aborder un sujet, sans détours ni coquetteries, en prenant le risque d’être à la fois incompris, impopulaire et quelque part iconoclaste. Dans la carrière tranquille de Jane Birkin, ce film est une bourrasque : la ravissante petite Anglaise acide dilapide consciemment un capital de sympathie construit autour d’une image conventionnelle d’ingénue, au profit d’un rôle infernal. «

On peut encore citer François Truffaut qui, à la radio, en fait un panégyrique. Pierre Tchernia qui appelle Gainsbourg pour lui dire combien sa femme et lui ont été émus aux larmes, ou encore le journal Positif qui établit intelligemment un lien entre « Je t ‘aime moi non plus » et la peinture régionaliste américaine d’Edward Hopper ou Andrew Wyeth.

Dans France-Soir du 5 avril, on apprend que Madame Raymonde, « la nurse quadragénaire » de Serge et Jane, ne chôme pas depuis la sortie du film : chaque matin, elle doit gratter et lessiver les murs du petit hôtel particulier de la rue de Verneuil « puisque chaque nuit apporte son pesant de graffitis orduriers ou menaçants » du genre « Si tu continues on te fera la peau » tandis que d’autres « mettent en doute la virilité du metteur en scène ».

Dans son courrier, chaque jour, Serge reçoit des lettres d’insultes. Enfin, on apprend que dans une salle de cinéma à Montparnasse, à chaque projection « on siffle et on applaudit encore plus fort que dans les réunions électorales »… Également symptomatique du malaise généré par « Je t‘aime moi non plus » : tous ceux qui ont participé au film sont, dans les mois et les années qui viennent, plus ou moins considérés comme des pestiférés.

Willy Kurant :

« Le film s’est fait descendre, moi aussi personnellement. Pendant quelques mois je n’ai eu aucune offre et je suis reparti aux États-Unis, où j‘ai fait beaucoup de séries B sous le nom d’emprunt de Willy Kurtis, pour l’écurie Corman, des trucs comme Le monstre qui venait de l’espace de Michael Miller… »

Lors de sa première sortie, « Je t‘aime moi non plus » plafonna à 150 000 entrées sur Paris. Depuis 1976, régulièrement, il est ressorti dans le circuit des cinémathèques et des salles branchées, réapparaissant même sur les Champs-Élysées à la fin des années 80. Édité en vidéo, le film a obtenu un joli score, preuve sans doute qu’il a bien vieilli. Au niveau international, en revanche, ce fut un désastre : aux États-Unis, les bobines ne sortirent jamais du bureau du distributeur, pour cause de censure, il ne sortit en Belgique qu’en juin 1984, enfin, en Grande-Bretagne, le film connut une carrière lamentable.

Jane Birkin :

« Un jour ma mère m’a téléphoné de Londres pour me demander pourquoi le film n’était projeté que dans un cinéma gay-porno à Soho. Je ne savais pas quoi lui répondre, sinon qu’à Paris il était programmé sur les Champs-Élysées et que Truffaut en avait dit du bien. J’aurais pu tuer ce crétin de journaliste anglais qui avait écrit : « Mr. Gainsbourg ignorerait-il l’usage du beurre ? » en comparant « Je t‘aime moi non plus » au « Dernier Tango » de Bertolucci. Je me souviens à l’époque d’une grande frustration. »

Judy Campbell-Birkin :

« Le film m’a choquée. Nous avons été le voir à Paris, mon mari et moi, et en sortant il est resté muet. Il a fallu que je réfléchisse très fort à ce que j’allais dire à Jane. J’ai fini par lui sortir une banalité, du genre « C’est un film très intéressant ». Ce qu’il est en réalité : en y repensant, une fois passé le choc initial, j’ai comparé ce film à l’histoire de la Petite Sirène qui modifie son apparence, quitte à en souffrir, pour plaire à l’homme qu’elle aime. Quant à la distribution du film en Angleterre, qu’il se retrouve programmé dans ces horribles salles m’a révoltée. »

Dans son édition du 17 mars 1976, le magazine américain Variety vise juste :

« Réminiscent des anciens drames yankees rustiques, sauf pour les aspects homo. Dans les films yankees, les amis mâles étaient macho et pas gay, ou alors ils ne l’admettaient pas. »

Plus tard, Raymond Murray, dans son Encyclopédie du film gay et lesbien, conclura en ces termes : « « Je t‘aime moi non plus » était des années et même des décennies en avance sur son temps, je ne comprends pas pourquoi il n’est pas considéré comme un classique des années 70. »

Quant à Charlotte, elle ne vit le film que beaucoup plus tard, quelques mois avant la mort de Serge. Elle l’a visionné au petit matin, au terme d’une nuit d’insomnie, craquant pour la scène du bal et les travellings en camion. Sur le répondeur de Serge, elle laissa ce court message : « C’est un film magique… »

L’homme à tête de chou

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