Jane Birkin pose pour Lui magazine

1975 – Serge compose trois chansons à succès

Aux premiers jours de janvier 1975, Gainsbourg enregistre avec la chanteuse Dani qui avait débuté en 1966 avec « Garçon manqué » la maquette d’une chanson calibrée pour le prochain grand concours Eurovision de la chanson.

Pour la petite histoire, Dani avait déjà été sélectionnée pour représenter la France à l’Eurovision 1974, avec « La vie à vingt-cinq ans ( Y’a pas d‘mal à s’faire du bien. ) », paroles et musique de Christine Fontane. Mais pour cause de décès du président Pompidou, l’histoire est authentique, la France avait décidé en dernière minute de retirer sa candidate et de ne pas diffuser le concours, qui tombait, c’est fâcheux, le jour des obsèques.

Reprenant le thème de « Boomerang » figurant sur la bande originale de la comédie musicale Anna, Serge lui compose « Comme un boomerang » :

Je sens des boum et des bang
Agiter mon cœur blessé
L’amour comme un boomerang
Me revient des jours passés
A pleurer les larmes, dingue
D’un corps que je t’avais donné

Dani :

« Je le rencontrais partout : chez Régine, chez Castel, à l’Alcazar où je travaillais, c’est quelqu’un qui faisait partie du milieu de la nuit parisienne. L’organisateur en France de l’Eurovision composait des panels avec des gens de la profession. Lorsqu on a leur a présenté “Comme un boomerang” ils n’en ont pas voulu, sous prétexte que c’était trop provocateur, mais Serge a refusé de modifier la chanson. »

Double nouveauté : Serge s’est trouvé un producteur à la hauteur, Philippe Lerichomme, et un arrangeur de talent en la personne de Jean-Pierre Sabar, vieux complice d’Hugues Aufray, de Françoise Hardy et de Claude François, qu’il avait déjà eu comme pianiste sur « Histoire de Melody Nelson » et sur la chanson « Sex Shop « , et qu’il vient de croiser à nouveau sur l’album de Dutronc.

Il engage aussitôt Sabar comme orchestrateur du deuxième album de Jane, « Lolita Go Home » et de son nouveau 45 tours. Pour « L’ami Caouette », encore une chanson drôle, Gainsbourg veut un rythme antillais, Sabar s’applique (il travaille à la même époque avec David Martial, qui obtient un tube peu après avec l’insupportable « Célimène ») et recrute dans les chœurs Jean Schuitheis.

Sabar :

« Quand Gainsbourg, qui s’était frité avec Vannier, m’a proposé de prendre la suite, j‘ai aussitôt appelé Jean-Claude pour le lui dire, et il m’a répondu: “Vas-y, ne te gêne pas pour moi. De toute façon, un jour ou l’autre, il te jettera comme il m’a jeté. Il l’ a fait avec tous ses arrangeurs.” Et c’est vrai qu’il a fini par me larguer, mais notre collaboration a duré jusqu’à la bande originale de Je vous aime en 1980… »

Pour le lancement de « L’ami Caouette », le Tout-Paris est convoqué à l’Aventure, la boîte animée par Dani, avenue Victor-Hugo. Au mois d’août, le titre grimpe jusqu’à la 30 place du hit-parade de RTL, présenté par André Torrent :

Mam’zelle Binet
S’est débinée
Oh ! Qu’a Binet ?
Le P’tit Member
Me jette des pierres
Qu’a Member ?

Gainsbourg :

« Ce qui était un peu embêtant c’est que les gamins qui me croisaient dans la rue m’apostrophaient: “Ouah! L’ami Caouette !“ Mais à propos de ce titre il y a une anecdote terrible : j‘étais avec Jane en province, à Avalon. Nous dînons au Relais de la Poste et je suggère à la fin du repas au maître d’hôtel de se mettre en civil et d’aller boire un verre au bistrot. Au début ça se passe bien, il nous offre des tournées et propose au bout d’un moment de s’en jeter un dernier chez lui. Je me souviens, il y avait de la brume et il nous emmène en rase campagne… On arrive, il nous fait monter au grenier et là, l’oiseau change du tout au tout, le genre Jekyll et Hyde, à part que lui c’était plutôt Ducon-Lajoie. Il me dit : “Maintenant tu vas chanter ‘L’ami Caouette”, et son ton n’avait rien d’amical. Je lui réponds : “Pas question, je ne chante que quand on me donne du blé et jamais en privé, même pas dans ma salle de bains.” Et cet allumé intégral sort son fusil de chasse : “Je veux que tu chantes !“ Mais je me suis pas dégonflé, j‘ai dit à Jane : “Allez, on se casse.” Et voilà comment un weekend peinard tourne au cauchemar… »

A Montréal, le 45 tours pose problème et ne passe pas en radio : il sévit là-bas un politicien nommé Réal Caouette. Incident aussi surréaliste que le jeu auquel rend hommage la face B, « Le cadavre exquis »…

Au même moment on entend Jane sur les ondes avec « Lolita Go Home », qui annonce l’album homonyme publié en septembre 1975. Phonogram a en effet insisté pour que Jane ait un nouveau 33 tours dans les bacs à la rentrée, au moment où le producteur Christian Fechner s’apprête à sortir en salle « La Çourse à l‘échalote » de Claude Zidi, qui réunit à nouveau le couple Pierre Richard / Jane Birkin et dont tout laisse prévoir qu’il fera le même carton que « La moutarde me monte au nez » un an auparavant. Petit problème : plongé dans la préparation de « Je t’aime moi non plus » Serge n’a pas le temps de s’occuper des paroles, à l’exception d’une chanson, « La fille aux claquettes » :

Lorsque j‘ai le cafard dans la tête
Que je visionne tout en noir
Je me mets à jouer des claquettes
En longeant le bord du trottoir

Il confie donc ses maquettes à Jean-Pierre Sabar et sélectionne avec Jane des reprises des auteurs et compositeurs qu’elle affectionne (« What Is This Thing Called Love » et « Love For Sale » de Cole Porter, « There’s A Small Hotel » et « Where Or When » de Rodgers & Hart »). Pour l’écriture des lyrics, il s’est adressé au grand reporter, romancier, cinéaste et futur ponte de RTL  Philippe Labro, déjà parolier pour d’autres, y compris pour Johnny HallydayJésus-Christ » en 1969).

Pochette du disque Lolita Go Home

Philippe Labro :

« J’étais fasciné par son talent d’écriture et j ‘étais à cette époque à la recherche d’un ami, je venais de perdre l’amitié très forte d’un homme génial, Jean-Pierre Melville, et inconsciemment je cherchais à compenser le vide que sa mort, en 1973, avait créé dans ma vie. J’avais tout de suite senti que l’éclectisme, la culture, l’intelligence, l’ironie permanente et la poésie de Serge remplissaient toutes sortes de creux… De son côté il adorait avoir des compagnons et cette espèce de fréquentation lui a plu, il m’appelait “gamin”, je crois qu’il ne m’a jamais appelé par mon prénom…. Très vite il s’est confié, m’a raconté sa vie intime, il était d’ailleurs parfois impudique. J’avais de mon côté toutes sortes de désordres sentimentaux, il s’est installé une sorte de fraternité dans le malaise. Le tout généreusement arrosé, bien entendu, il était déjà passablement porté sur la bouteille c’était sa période Peppermint Get, on bossait chez lui, puis au Bistrot de Paris, rue de Lille, ensuite on sortait en boîte. Il m’a suffi de quelques semaines de travail avec lui pour me mener au bord de l’alcoolisme, ce qui prouve à quel point il était fort et combien j‘étais faible ! »

Jane Birkin :

« Serge n’avait que le titre de l’album, Lolita Go Home. Bref, ça a été la panique. Et puis Labro est venu avec des textes. Ce n’était pas évident, ni pour Serge ni pour moi, qu’il se mette au diapason, mais ses paroles étaient très bien. Elles avaient un côté malsain qu’on ne soupçonne pas chez lui et il a su capter une très jolie image de moi…»

Tous les gens comme il faut se retournent sur moi
Principalement les femmes, je ne sais pas pourquoi
Elles reluquent mes chaussures, mes chaussettes et ma
jupe
J’ les entends murmurer des drôles de mots comme
« pute »

Philippe Labro :

« Serge m’a donné les thèmes, des mots, des titres comme “Lolita Go Home” ou “Bébé Song”, puis il m’a laissé faire. Je lui ai amené mes textes, il les a lus, fumant son clope, assis sur son canapé dans ce salon extraordinaire de la rue de Verneuil, puis il s’est assis au piano, et là j‘ai vu Gainsbourg se mettre à créer les chansons en suivant les textes, en inventant les lignes mélodiques et les refrains au fur et à mesure ! Ça a duré tout l’après-midi et toute la soirée, on n’est pas sortis de chez lui et en une session de travail il avait plaqué six mélodies sur mes six textes, j’étais scié ! »

Parmi ceux-ci, en effet, de belles réussites comme ce « French Graffiti » que Jane déchiffre dans les toilettes…

Il y a des culs et il y a des cuisses
Et des onomatopées
Des numéros de téléphone
Je suce bien je m’appelle Yvonne
Des Baudelaires anonymes
Trafiquants de cocaïne
Ont dessiné leur douleur
Une flèche qui perce un cœur

L’album est publié dans les temps, jolie pochette dorée et sexy avec sa photo tirée de la séance « menottée » de Lui, alors même qu’a débuté le tournage de « Je t‘aime moi non plus« …

1976 – Le premier film de Serge Gainsbourg : « Je t’aime moi non plus »

(article lu 595 fois)