Pochette Rock Around The Bunker

Rock Around The Bunker

Après un plaisant intermède, Serge se concentre sur l’écriture d’un nouvel album : « Rock Around The bunker », dont l’enregistrement prend exactement une semaine, du 26 novembre au 2 décembre 1974, au studio Phonogram à Londres.

A nouveau avec Alan Hawkshaw aux claviers, Alan Parker à la guitare, Dougie Wright à la batterie (plus tac-poum et minimaliste que jamais), Brian Odgers à la basse et, ce qu’il n’avait plus fait depuis « Initials BB » en 1968, trois choristes féminines.

Brian Odgers :

«Là où d’autres nous demandaient de rejouer le même morceau 20 ou 30 fois, Serge allait directement à l’essentiel, il acceptait la plupart de nos enregistrements à la première prise. Pour Rock Around The Bunker nous avons été engagés pour quatre jours, on travaillait de 10 heures du matin à 10 heures le soir, il a enchaîné ensuite sur les prises de voix et le mixage. Le dernier jour, comme nous avions terminé en avance sur l’horaire prévu, Serge a trouvé des excuses pour faire durer la séance, sous prétexte d’améliorer certains morceaux: en fait c’était pour nous faire gagner un peu plus d’argent, ce qui était très attentionné de sa part.»

Face avant de la pochette du disque Rock Around the Bunker

Jusqu’où peut-il aller trop loin ? A la sortie de « Rock Around The Bunker« , en février 1975, on voit des fans, réputés acharnés, plongés dans la consternation, complètement dépassés par cet album foudroyant. Gainsbourg n’a pas seulement décidé de toucher une corde sensible, il la frappe d’un archet féroce, pour que les hypocrites grimacent de pudeur offensée. Cela dit, il y avait des précédents. D’autres que lui avaient joués avec l’imagerie nazie dans une volonté évidente de provocation, en particulier Liliana Cavani dans « Portier de nuit (1973)« , film controversé avec Charlotte Rampling et Dirk Bogarde.

A Londres on parle beaucoup à l’époque de la comédie musicale « Rocky Horror Show«  (qui deviendra « Rocky Horror Picture Show » lorsqu’elle sera portée à l’écran, en 1975) où des mecs se baladent en corset et jarretelles, avec la croix gammée en brassard. Mais Gainsbourg va remuer le couteau dans la plaie avec une délectation certaine et un humour dévastateur. Lui seul, le fils d’immigré juif russe, qui avait porté l’« étoile de shérif » pendant la guerre et échappé aux rafles, pouvait se le permettre.

Enfilez vos bas noirs les gars
Ajustez bien vos accroch’bas
Vos port’jarretelles et vos corsets
Allez venez ça va se corser
On va danser le
Nazi Rock Nazi
Nazi Nazi Rock Nazi

Serge prend-il peur en dernière minute ? « Nazi Rock » aurait été un meilleur titre d’album que Rock Around The Bunker… C’est la nuit des longs couteaux revisitée : il taille dans la barbaque sur fond de rock’n’ roll et narre l’histoire d’Otto, la «Tata teutonne» :

Pleine de tics et de totos
Qui s’autotète les tétés
En se titillant les tétons
Et sa mitraillette fait
Tatatatata tata
Ratatatata

On aurait tort de ne voir dans cet album qu’une vieille et légitime rancœur. La provoc a pour cible les salauds de 1975, pas ceux de 1939, tandis que Gainsbourg-Adolf se demande qui a vendu la mèche :

J’entends des voix off
Qui me disent Adolf !
Tu cours à la catastrophe
Mais je me dis bof
Tout ça c’est du bluff

Jacky Jackubowicz :

« Avant d’être animateur à la télé, j’étais attaché de presse à Phonogram, j’ai bossé pour eux de 1973 à 1980 et je m’occupais surtout de Gainsbourg, puis de Bashung, des artistes réputés “difficiles”. Difficiles dans le sens que les programmateurs radio étaient carrément offusqués qu’on leur propose de passer un disque de Serge quand j‘allais voir Monique Le Marcis a RTL, j’essuyais un refus catégorique. Le seul qui le soutenait, c’était le directeur de France Inter, ou alors les émissions branchées du soir sur les stations périphériques. Pour « Vu de l’extérieur« , la promo avait été difficile mais pour Rock Around The Bunker, elle a été carrément impossible. »

Face arrière de l'album Rock Around the Bunker

Dans son bunker, Adolf devient dingue à cause d’Eva Braun et de son air américain favori «Smoke Gets In Your Eyes»: la maîtresse d’Hitler adorait effectivement la version originale de cette chanson sentimentale, créée en 1934 par le Paul Whiteman Orchestra.

Eva aime « Smoke Gets In Your Eyes »
Ah comme parfois j’aimerais qu’elle aille se
Faire foutre avec « Smoke Gets In Your Eyes »
Dans mon nid d’aigle
Ses espiègles
Rires jaillissent
Ell’ me fait voir sa petite barbe de maïs
Mais j ‘peux pas faire
L’amour mes nerfs
Me trahissent
Quand j’entends « Smoke Gets In Your Eyes »

On atteint le surréalisme lorsque Gainsbourg se met à crooner et nous donne sa lecture de l’infaillible standard :

When your heart’s on fire
You must realize
Smoke gets in your eyes

Exercice en forme de Z, dans « Zig zig avec toi » il tourne autour d’une zazie nazie à qui il voudrait faire une saillie, puis il passe à « Est-ce est-ce si bon », habile allitération en S :

Sont-ce ses insensés assassins
Est-ce ainsi qu’assassins s’associent
Si, c’est depuis l’Anschluss que sucent
Ces sangsues le juif Süss…

Gainsbourg :

« Pour moi cet album était évidemment un exorcisme,  je me souviens que les petites choristes anglaises en sortant du studio m’avaient souhaité “Good luck”, elles avaient deviné que ça n’allait pas être évident. J’avais poussé le bouchon… Mais chez moi, c’est un bouchon de champagne. »

J’ai gagné la Yellow Star
Je porte la Yellow Star
Difficile pour un juif
La loi du struggle for life

Dans la chanson qui donne son titre à l’album, les choses tournent mal, Hitler se fait pilonner dans son bunker, la pilule est amère :

Y tombe
Des bombes
Ça boume
Surboum
Sublime
Des plombes
Qu’ça tombe
Un monde
Immonde
S’abîme
Rock around the bunker !
Rock around rock around !

Évidemment, plus tard, il y aura les faux culs, les Klaus Barbie et compagnie, qui se cassent et se la coulent douce sous les tropiques

SS in Uruguay
J’ai ici d’la canaille
Qui m’obéit au doigt
Heil ! et à l’oeil

Bien sûr « des couillonnes parlent d’extraditionne », mais Gainsbourg n’est pas là pour crier vengeance, il laisse aux autres les sales besognes. Quoique… interviewé par Noël Simsolo dans Absolu (1) à la sortie de Rock Around The Bunker, ce dernier l’aiguille sur le thème périlleux de la montée du terrorisme (palestinien, mais aussi les Brigades rouges en Italie, la bande à Baader en Allemagne, etc.) pour obtenir cette réponse surprenante :

 » Moi je préfère le jeu de massacre. C’est plus réjouissant. J’aurais aimé être terroriste. […] Maintenant, si je devenais terroriste, j ‘irais en Amérique du Sud pour zigouiller les anciens nazis. Je ferais aussi un tour en Espagne. Il y reste un ancien commissaire aux Affaires juives, un aristocrate français qui sucre les fraises. Il a demandé son retour à la mort de Pompidou. C’est un vieux bonze mais une balle dans le buffet ne lui ferait pas de mal, il y a là un euphémisme! Bref, si je le voyais revenir en France, j’achèterais, un pistolet pour le descendre. En 1940 j’avais onze ans et c’est mon seul regret. Je ne suis pas un lâche dans ces situations. Si les nazis devaient revenir au pouvoir, je les préviens que j ‘étais tireur d’élite à la mitraillette légère en 1948. Il me reste les bases. « 

Serge fait référence à l’immonde Darquier de Pellepoix, commissaire aux Questions juives dans le gouvernement de Vichy, réfugié en Espagne après la guerre, qui n’avait jamais été poursuivi ni condamné et finit par y mourir en 1980…

Avec cet album, Gainsbourg a surtout envie de provoquer et de se marrer en balançant des vannes sur fond rock. Dans le magazine 20 Ans d’avril 1975, il est interviewé par Alain Wais :

Alain Wais : Rock Around The Bunker, ça ne s’entend pas tous les jours en France.

Serge Gainsbourg : Comment voulez-vous que je traduise ? « Dansons autour de la casemate » ? Ça ne swingue pas des masses… […]

A.W. : Est-ce pour plaire à un public jeune ?

S.G. : Il y a un mot de Groucho Marx très intéressant à ce propos : il venait d’être grand-père et on lui demandait quel effet ça lui faisait. Il a répondu : «Je ne m’habituerai jamais à être marié à une grand-mère.» Le public et les femmes c’est la même chose : je suis prêt à jeter une partie de mon public qui a vieilli et qui d’ailleurs me crache dessus.

Dans ce même papier, l’un des rares articles de fond parus sur cet album capital, Gainsbourg émet un regret :

S.G. : Il manque le mouvement Odessa et puis le silence du pape, mais je me suis dégonflé.

A.W. : Dégonflé avant ?

S.G. :  » Je l’ai écrite mais je n’ai pas voulu l’enregistrer. Oh ! Parce que je me suis dit que ça n’était pas la peine de remuer tout ça. Le support du rock, si vous voulez, est une structure agressive, c’est pourquoi je pense que tout se marie bien. Mais ce n’est qu’un jeu. Visuellement, ce serait épatant à réaliser. « 

1. Absolu, n° 14 daté de septembre 1975, op. cit.

1975 – Serge compose « Comme un Boomerang » pour « Dani », « Lolita Go Home » pour « Jane Birkin » et « L’ami caouette » pour lui

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