Vu de l'extérieur - Serge Gainsbourg

L’album « Vu de l’extérieur » sort en 1973

En mars 1973, Serge met en boîte à Londres les parties instrumentales de ce qui va devenir l’album  » Vu de l’extérieur. « 

Là encore, comme sur Histoire de Melody Nelson, la consultation des feuilles de séances ne laisse pas d’intriguer.

On y repère des chansons écartées (« Tout mou tout doux », « Les papiers qui collent aux bonbons ») et d’autres dont les titres ont évolué entre le début et la fin des séances (« Dans les nuages et la musique » devenu « Pamela Popo », « Lorsque tout est foutu » devenu « Sensuelle et sans suite » et « Comme un diamant » devenu « Panpan cucul »).

Le 5 mai, Serge fait le mariolle au gala annuel de l’Union des artistes, retransmis à la télé : déguisé en bagnard, il exécute un numéro d’équilibriste. Du 7 au 11 mai, puis le 14, il attaque l’enregistrement des lyrics de « Vu de l‘extérieur ». Le 15, il est victime d’une crise cardiaque.

Jane Birkin :

« Je suis revenue d’une journée de tournage et j ‘ai trouvé au salon deux personnes qui n’auraient pas dû s’y trouver, elles m’ont fait asseoir et d’un coup le monde s’écroulait, je n’avais plus rien. On avait fait tant de folies ensemble que j’avais oublié que c’était un être humain avec, du sang, des veines et un cœur. La veille nous nous étions disputés parce qu’il m’avait empêchée de dormir. Je suis méchante la nuit Serge est peut-être un faux méchant mais moi je suis une fausse gentille, je voulais dormir, être belle pour le film et lui est rentré en trébuchant sur le lit. J’ai hurlé qu’il fasse gaffe et en me levant, très tôt, je l’ai encore engueulé et ça l’a mis en colère. Un an avant, on lui avait dit: “ Vous aurez un pépin dans les douze mois qui viennent si vous n’arrêtez pas ”, mais nous n’avions pas pris ça au sérieux.

Donc je suis allée à l’Hôpital américain et là j ‘ai retrouvé Lucien Ginsburg, le gosse qui fait des farces : il s’amusait a enlever son bip-bip cardiaque pour faire courir les infirmières comme s’il était mort. Et quand elles arrivaient il leur faisait des grimaces. J’ai appris qu’en sortant de la maison, rue de Verneuil, il avait refuse un plaid que les brancardiers voulaient lui mettre parce que les couleurs ne lui plaisaient pas, alors il a pris sa couverture en cachemire. En plus il a préféré marcher jusqu’à l’ambulance parce qu’il ne voulait pas sortir en civière, et il a pris le temps de bourrer son attaché-case de Gitanes parce qu’il savait qu’à l’hosto on lui imposerait des restrictions. Ça lui avait pas fait assez peur, dis donc ! »

« J’ai eu très peur, j‘avais le bras paralysé, des pressions, je me suis mis à pleurer. J’étais seul. Jane était en train de tourner un film. Oui, pendant quelques minutes, j ‘ai pensé y passer », racontait Serge au magazine Les Inrockuptibles en 1990.

Serge est plutôt sérieux dans les six ou huit semaines qui suivent son infarctus, qu’il passe plus ou moins sans tabac ni alcool, d’autant qu’a l’hosto on lui diagnostique déjà un début de cirrhose.

Docteur Marcantoni :

« Je l’ai soigné dès 1975, avant moi il y a eu un premier cardiologue qui est mort. En fait son premier accident est un petit infarctus sur la paroi postérieure du cœur, c’est-à-dire d’une gravité moindre. Bien sûr, ça culpabilise un peu de ne pas pouvoir le persuader de faire plus attention, en particulier de fumer moins. Surtout qu’à mon sens il ne fume pas tellement par plaisir, c’est purement gestuel, il s’occupe les mains, et puis ça fait partie de son look. Dans un sens, son alcoolisme le protège de sa maladie cardiaque. En France, le pourcentage des maladies cardio-vasculaires est plus faible qu’ailleurs et le seul facteur qu’on ait trouvé, c’est l’alcool… »

Deux mois avant sa crise cardiaque, il avait joué dans une dramatique télévisée réalisée par Jean-Pierre Marchand, « Le Lever de rideau« , l’histoire de Diane, une petite fille de sept ans qui découvre le monde des adultes, un cortège de déceptions dont elle n’est distraite que par la rencontre du Prince, un magicien joué par Gainsbourg ce qui doit lui rappeler des souvenirs de l’époque de Champsfleur, en 1950-52 , sauf qu’on a eu la drôle d’idée de l’affubler à nouveau d’une moustache…

Au moment de la diffusion de ce téléfilm, à la fin novembre, on entend déjà beaucoup, depuis un mois, « Je suis venu te dire que je m’en vais » à la radio, et l’on découvre l’album « Vu de l’extérieur » sous sa pochette épatante, réalisée par le photographe Jean d’Hugues, où la tête de Gainsbourg est entourée de gros plans de chimpanzés, orangs-outans, ouistitis, macaques et autres babouins.

Pochette avant de l'album Vu de l'extérieur

Jean d’Hugues :

« Tout le monde pensait que « Je suis venu te dire que je m’en vais » signifiait qu’il allait larguer Jane, alors que ce n’était pas du tout son intention. Dans son esprit, ça voulait dire : « Je vais mourir et je dois préparer Jane a ma disparition. » Quand il me l’a fait écouter, on était dans son salon rue de Verneuil et, à un moment, Jane est arrivée et Serge a aussitôt arrêté le disque en me disant : “Elle ne supporte pas cette chanson.” Puis il m’a collé dans les pattes le verre de liqueur de whisky qu’il avait à la main et m’a vissé sa cigarette entre les lèvres en me disant : “Si elle vous demande quelque chose, c’est vous qui buvez, c’est vous qui fumez !“ C’est lui qui a eu l’idée de la pochette, il voulait que ça ressemble aux vieilles photos de famille, un cadre avec des photos pêle-mêle. Mais il voulait que sa famille à lui ne soit que des singes, et qu’ils soient tous plus beaux que lui. Il insistait pour que je trouve un nasique… J’ai utilisé des photos d’archives, mais j’ai aussi rajouté quelques photos que j‘avais faites, y compris, tout petit, au verso, un cliché où on le voit sortir d’une pissotière… »

Pochette arrière de l'album Vu de l'extérieur

Pour le 45 tours, Serge nous offre une relecture du célèbre poème de Verlaine «Chanson d’automne» dont voici l’original, tiré des Poèmes saturniens (1866) :

Les sanglots longs
des violons
de l’automne
Blessent mon cœur
d’une langueur
monotone.
Tout suffocant
et blême, quand
sonne l’heure,
Je me souviens
des jours anciens
et je pleure,
Et je m’en vais
au vent mauvais
qui m’emporte
De çà, de là,
pareil à la
feuille morte.

Serge découpe, réarrange, fait avec les mêmes pièces un puzzle différent et crée le classique que l’on connaît, magnifiquement réinterprété par Jane sur la scène du Casino de Paris.

Tu suffoques, tu blêmis à présent qu’a sonné l’heure
Des adieux à jamais
Oui, je suis au regret
De te dire que je m’en vais
Oui je t’aimais, oui, mais…

L’enregistrement des dernières prises et le mixage de « Vu de I ‘extérieur » ont lieu les 17, 19 et 25 septembre 1973 au studio des Dames.

Tu es belle vue de l’extérieur
Hélas je connais tout ce qui se passe à l’intérieur

C’est pas beau même assez dégoûtant
Alors ne t’étonne pas si aujourd’hui je te dis va-t’en
Va t’faire voir, va faire voir ailleurs
Tes roudoudous, tout mous tout doux
Et ton postérieur

Gainsbourg :

« Pour le morceau “Vu de l’extérieur”, je voulais être destroy sur la chanson d’amour, mais en filigrane on comprend que la petite, je l’aime… je n’ose pas le dire parce que je suis un garçon extrêmement décent. En fait, je suis indécent par ma décence… »

Serge est heureux en ménage, et même s’il flippe depuis son accident, son inspiration est légère et humoristique. Il aligne les chansons sans autre prétention que celle de faire sourire, telle « Panpan cucul » :

Quand je m’trimbale
Une p’tite poupée dans mon tape-cul
C’est comme si je lui faisais
Panpan cucul

« Prendre les femmes pour ce qu’elles ne sont pas et les laisser pour ce qu’elles sont. » De cet aphorisme il fait son leitmotiv, alors que l’on croise des personnages que l’on croirait sortis d’une bande dessinée : la princesse inca de « Titicaca », la strip-teaseuse black « Pamela Popo », « L’hippopodame », douce comme un marshmallow, avec son gigolo. Dans « Sensuelle et sans suite », il joue avec les onomatopées comme au temps de « Comic Strip » :

Ça fait crac, ça fait pshttt
Crac je prends la fille et puis pfuitt
J’prends la fuite
Elles en pincent toutes pour ma pomme cuite
J’suis un crack pour ces p’tites
Crac les v’là sur l’dos et moi pshttt
J’en profite

Deux ans et demi après Histoire de Melody Nelson, il n’est pas question cette fois de concept-album mais d’un thème récurrent, celui du postérieur et de ce qui en sort, « Des vents des pets des poums » :

Tiens, celui-là était pas mal du tout, il a fait boum
Et celui-ci est parti comme une balle dum-dum
En l’attendant tu fais des vents des pets des poums

Ceux-ci font vroom, vlan ou voum, aussi torrides que le simoun bref, il s’agit d’un hors-d’œuvre boucané en attendant le récit sordide de la vie et l’œuvre d’Evguénie Sokolov, prince pictural du prout, seul et unique roman gainsbourien, publié en 1980 mais dont il signe le contrat avec la NRF en 1974…

« Par hasard et pas rasé » annonce quant à lui le thème de « Flash Forward » (sur L ‘Homme à tête de chou, 1976) et rappelle celui du « Talkie-walkie » (sur Gainsbourg Confidentiel, 1964) : à l’improviste, le narrateur découvre que sa fiancée le trompe :

Par hasard et pas rasé
J’rapplique chez elle
Et sur qui j’tombe
Comme par hasard
Un para
Le genre de mec
Qui les tombe toutes

« La poupée qui fait », la plus jolie chanson de cet album, est évidemment dédiée à Charlotte :

C’est une poupée qui fait pipi-caca
Une petite poupée qui dit papa
Faut la rattraper par la manche
Sinon elle part en arrière
Elle bascule en gardant les yeux ouverts

Dans un magazine de charme, Serge met en scène une très jolie photo de Jane, Kate (sept ans) et Charlotte (deux ans et demi), nues toutes les trois, accompagnée de ce « Poème pour trois beautés » :

Trois jolies poupées sont mes filles
L’une l’est par son age
Et brille par sa beauté
L’autre par cœur sait dire
« Maman, Kate, Charlotte »
Kate est le prénom de sa pote
De quatre ans son aînée
Pas bêtes, loin de là, ces petites bêtes…

1975 – « Rock Around The Bunker »

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