Histoire de Melody Nelson

Histoire de Melody Nelson

Le 10 janvier 1971, Serge commence l’enregistrement de « Melody Nelson ». Il est en studio jusqu’au 14 puis consacre trois jours au mixage les 1 er, 2 et 4 février.

Au final, l’album se compose de sept plages, dont deux longues de plus de sept minutes, sur une ossature rythmique rock basse / batterie / guitare s’ajoutent les envolées d’un orchestre symphonique de cinquante musiciens, complété pour les dernières mesures par les voix de soixante-dix choristes.

Jane Birkin :

« Jean-Claude Vannier était pour beaucoup dans « Melody Nelson » il y a une “couleur” des années Vannier chez Serge, la couleur de ses orchestrations. C’est un garçon pudique, tout à fait touchant, qui a souffert de la monopolisation des médias sur Serge, ce qui était parfaitement injuste et pourtant inévitable… »

L’histoire débute sur ce quatrain innocent, qui plante le décor, l’ambiance et le héros :

Les ailes de la Rolls effleuraient des pylônes
Quand m’étant malgré moi égaré
Nous arrivâmes ma Rolls et moi dans une zone
Dangereuse, un endroit isolé

Puis il dédie ces lignes à la Vénus d’argent du radiateur dont les voiles légers volent aux avant-postes…

Hautaine, dédaigneuse, tandis que hurle le poste
De radio couvrant le silence du moteur
Elle fixe l’horizon et l’esprit ailleurs
Semble tout ignorer des trottoirs que j ‘accoste

Perdu dans sa rêverie, le narrateur et sa Rolls renversent une fille aux cheveux rouges. La «Ballade de Melody Nelson» nous narre la suite.

Un petit animal
Que cette Melody Nelson
Une adorable garçonne
Et si délicieuse enfant

Rémy Aucharles :

« Même s’il était parfois fatigué, Serge était bien dans sa peau à cette époque, Jane qui l’accompagnait tout le temps était aux petits soins avec lui. Ce qui m’a frappé, c’est le souci que prenait Jane de lui quand il n’était pas en forme, elle était catastrophée, elle le maternait, ils étaient vraiment attendrissants en cabine. »

La pochette de l’album, qui est publié dans la deuxième quinzaine de mars 1971, ne laisse aucun doute sur l’identité de « Melody Nelson« . Même sous son maquillage de poupée aux pommettes rouges et sous sa perruque rousse bouclée, Jane = Melody et Melody = Jane.

Serge Gainsbourg - L'histoire de Mélody Nelson -Pochette

Photographiée par Tony Franck, on lui donnerait presque les quatorze automnes et quinze étés annoncés par la chanson, même si l’on sait, pour la petite histoire, qu’elle cache son début de grossesse grâce à son Monkey fétiche. Mais la «Valse de Melody» est éphémère et le drame inévitable :

Le soleil est rare
Et le bo
Nheur aussi
L’amour s’é
Gare au long
De la vie

Jane Birkin :

«Sur cet album, on entend des instruments rares qu’on n’avait pas l’habitude d’entendre du tout, qui donnent quelque chose de mystérieux, de mystique, d’oriental, quelque chose de pur et de pervers à la fois. »

Joseph Ginsburg :

«Lucien nous donne un coup de fil : “Prenez un taxi et venez à 18 heures chez nous !“ Il nous a fait entendre la bande de Melody Nelson un monument ! Une œuvre d’avant-garde’!»

Ah! Melody
Tu m’en auras fait faire
Des conneries
Hue hue et ho
A dada sur mon dos

Oh! Melody
L’amour tu ne sais pas ce que c’est
Tu me l’as dit
Mais tout ce que tu dis est-il vrai ?

La presse accueille la sortie d’Histoire de Melody Nelson comme un album majeur, «Le premier vrai poème symphonique de l’âge pop» et autres superlatifs. Aux journalistes venus l’interviewer, Serge fait une comparaison avec le film larmoyant d’Arthur Miller, avec Ali McGraw et Ryan O’Neal qui fait au même moment un triomphe dans les salles obscures : « Love Story », c’est des bonbons anglais, « Melody Nelson », des bonbons au poivre.» Gérard Jourd’hui, du «superhebdo» Pop Music, recueille cette explication :

« Au niveau du phrasé, le problème de chanter ou non en français ne se pose pas pour la pop-music. Pour le jazz, il est insoluble. La pulsation du rock le permet mais parfois, à cause des accents toniques particuliers, j ‘ai pris bien garde de ne faire que parler et de ne pas chanter. Quant au thème, il est peut-être motivé par ma vie, la rencontre d’un type de quarante ans avec une jeune fille. Quant à la mort, je l’ai trucidée pour que mon amour reste éternel… »

Rémy Aucharles :

« Il était très perfectionniste sur le son, il avait des idées très précises sur les arrangements, sur le son des cordes, du piano ou des voix et pourtant on n’était pas suréquipés à l’époque. Serge intervenait beaucoup au mixage sur la balance, il travaillait sur la présence des voix, ce qui m’étonnait chez lui c’est qu’il savait exactement ce qu’une chanson donnerait à la fin, il connaissait le résultat d’avance. »

Gainsbourg :

« Je n’orchestre pas, mais je travaille toujours avec l’orchestrateur : j‘entends les trompettes, j‘entends les violons, j‘entends les hautbois, j ‘entends les tubas, j’entends tout… et je ne veux pas qu’on me mette un violoncelle à la place d’un tuba. Je suis très précis dans ce que je veux. D’ailleurs je n’écris pas, mais c’est sans complexe puisque Moussorgski n’orchestrait pas non plus. » ¹

L’histoire n’est pas terminée : le chauffard à la Rolls, amoureux de Melody, l’emmène dans «L’hôtel particulier», «au cinquante-six, sept, huit, peu importe, de la rue X»:

S’il est libre dites que vous voulez le quarante-quatre
C’est la chambre qu’ils appellent ici de Cléopâtre
Dont les colonnes du lit de style rococo
Sont des nègres portant des flambeaux

Mais la petite Melody veut revoir le ciel de Sunderland et s’envole à bord d’un 707 qui n’arrive jamais à destination… Dans un murmure accablé, sur un motif de basse répétitif, le récitant délire :

Je sais moi des sorciers qui invoquent les jets
Dans la jungle de Nouvelle-Guinée
Ils scrutent le zénith convoitent les guinées
Que leur rapporterait le pillage du fret

Comme les Papous primitifs, obsédé par le souvenir de Melody, lui aussi adjure les dieux :

Et je garde cette espérance d’un désastre
Aérien qui me ramènerait Melody
Mineure détournée de l’attraction des astres

La pochette intérieure de Melody Nelson nous fait découvrir un Gainsbourg new look: il a les cheveux plus longs et une barbe de deux jours. En 1971, c’est une nouveauté.

Serge Gainsbourg pochette Melody Nelson

Jane Birkin :

« Je crois que j‘ai eu une petite influence: je lui ai acheté sa première paire de Repetto dans un panier de soldes et je l’ai supplié de laisser pousser ses cheveux. Idem pour sa barbe, j‘aime bien les gens mal rasés parce qu’ils ont l’air d’avoir besoin de quelqu’un… Et puis je pensais que ça sculptait les os de son visage d’une très jolie manière. Quand il était rasé je le trouvais trop lisse, il avait un air Oscar Wilde que j‘aimais moins: J’aime qu’on ait l’air négligé, j’ai horreur des gens qui prêtent trop attention à leur image. En plus, pour lui, c’était aussi une sorte de revanche sur son enfance parce qu’il n’a pas eu de poil au, menton avant vingt-cinq ou trente ans. Ça tient à ses origines un peu orientales et le fait qu’il n’ait pas beaucoup de poils, j’avais toujours trouvé ça d’un raffinement exquis ! A l’armée, il en a souffert, il était terriblement complexé de ne pas devoir se raser, comme moi de ne pas avoir de poitrine quand j’étais à l’internat et que toutes les filles se moquaient de moi. »

Dès la mi-mars, effort promotionnel original de la part de Philips, qui croit beaucoup à ce nouveau disque, les murs de Paris sont placardés d’affiches et les pavés constellés d’autocollants simplement marqués «Melody Nelson» pour en annoncer la parution.

Françoise Hardy :

« C’est l’un de mes disques préférés: musicalement, c’était tout à fait nouveau, extrêmement pur, d’une originalité complètement inimitable. Cet album, je le sais pour en avoir parlé avec plein de musiciens, a influencé absolument tout le monde. »

Isabelle Adjani :

« J’adorais ça, c’était de la littérature musicale, j’avais l’impression de me couler dans un bouquin que j’aimais, c’était à la fois idéal et mortifère, un mélange d’éclats de vie et d’éclats de mort. Je me souviens que mon amour du noir est venu de lui et que cela épouvantait mes parents : pour eux le noir était synonyme de deuil alors que Serge transfigurait ce concept… »

En quoi Histoire de Melody Nelson est-il, à l’époque, un disque aussi novateur ? D’abord, il s’agit d’un concept-album, terme popularisé outre-Manche et qui qualifie un 33 tours dont les morceaux sont reliés entre eux par un fil narratif, ou une thématique commune.

Pochette arrière Melody Nelson

Ensuite les chansons ne ressemblent a rien de connu : au lieu des habituels couplets / couplet / refrain / couplet / refrain, etc., la structure est éclatée, il s’agit de poèmes extrêmement raffinés servis dans un écrin où musique pop et instruments classiques se marient à merveille.

Ferré avait montré la voie, mais aussi Gérard Manset dont « La Mort d’Orion« , album largement diffusé dans l’émission campus de Michel Lancelot sur Europe n° 1, avait suscité l’engouement à sa sortie, en 1970. Gainsbourg n’est pas le premier mais il est celui dont l’influence sera la plus durable et il restera attaché jusqu’ au bout à l’idée du concept-album, il en explorera les ressources au fil de ses disques suivants, de Rock Around The Bunker à You‘re Under Arrest.

1. Recueilli par Noël Simsolo, « Cinéma et musique: Serge Gainsbourg »

Le 22 avril 1971, Joseph meurt d’une hémorragie stomacale

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