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L’album « Jane Birkin »

Le 18 juin 1968, une date qui compte dans la vie d’Olia et Joseph Ginsburg: ils fêtent leurs noces d’or au Raspoutine.

Sérénades russes, la maman en pleine forme et un peu pompette chantonne avec l’orchestre tzigane, après chaque rasade de champagne, Jacqueline, Serge et leurs parents brisent leurs verres…

Le tournage de « Slogan » redémarre ensuite sur les chapeaux de roues : il se poursuit à Paris jusqu’à la fin du mois de juillet et doit recommencer a Venise en septembre. Entre-temps Grimblat a recommandé Jane à Jacques Deray pour le deuxième rôle féminin du film qu’il tourne en août à Saint-Tropez, « La Piscine », avec Maurice Ronet, Alain Delon et Romy Schneider, pour la première fois réunis à l’écran depuis leur séparation, cinq ans plus tôt.

Judy Campbell-Birkin :

« Jane nous a invités, mon mari et moi, à la rejoindre à Saint-Tropez, pour nous présenter Serge. Ils étaient installés dans ce petit hôtel très chic et quand je suis entrée dans sa chambre, j’ai vu le miroir couvert de “Je t’aime” et de petits cœurs dessinés au rouge à lèvres. Le soir, Serge nous a emmenés dans le meilleur restaurant de la ville, il se serait coupé en quatre pour faire plaisir à mon mari. »

Le frère de Jane photographie les amoureux sur les plages de l’Escalet et de la Moutte, Serge l’adopte aussitôt.

Andrew Birkin

Andrew Birkin :

« Très vite il est devenu pour moi un grand éducateur, il m’a fait lire A rebours de Huysmans, il m’a fait apprécier les grands vins, c’est depuis que je le connais que je collectionne les vieilles bouteilles… Mais surtout il avait un côté enfant et moi ça me plaisait beaucoup de retrouver ce trait de mon caractère chez quel qu’un d’autre, en particulier quelqu’un qui semblait avoir réussi dans la vie. Quant à mon père, David Birkin, c’était un libre-penseur. Il aurait été ravi de voir Jane épouser un Noir et d’avoir un petit-fils chocolat au lait… Il ressemblait beaucoup à Serge dans le sens que lui aussi aimait choquer son entourage… Par la suite, ça le faisait marrer qu’ils ne se soient jamais mariés… »

Jane Birkin :

« Oh! Et puis Serge était jaloux de Delon, il le trouvait trop beau! A Nice il a réussi à louer une voiture quatre fois plus grande que celle d’Alain’ mais ça ne servait à rien parce que les rues sont trop étroites. Dans cette énorme limousine, très flash, on était obligés de pendre les couches de ma fille Kate, et puis il y avait le landau et la nurse, et Serge gémissait : “Ma belle voiture ! on dirait une caravane arabe !“… »

Pierre Grimblat :

« Il y avait non seulement Delon qui lui faisait une cour désespérée, mais aussi Maurice Ronet : les images les plus fortes de la séduction à la française. J’avais une maison dans le coin et nous nous étions donne rendez-vous pour discuter de la suite du tournage de Slogan, en septembre à Venise. Et je le vois arriver comme un fou, il me dit : “Si un de ces deux salopards la touche, regarde…” Il ouvre une petite pochette et me montre un revolver, il était prêt à leur tirer une balle dans le bide ! »

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Défait et dépité, Alain Delon restera cependant galant et gentleman jusqu’au bout, raconte Yves Bigot dans « La Folle et Véridique Histoire de Saint-Tropez« : il se charge de conduire Jane jusqu’à la gare pour dire au revoir à Serge, lorsque celui-ci doit rentrer à Paris à contre cœur pour raison professionnelle.

En effet, il a rendez-vous avec Françoise Hardy, avec qui il dîne dans un restaurant place Vendôme : il lui confie qu’il est dans les affres parce qu’il est persuadé que « Rocco » va séduire Jane et qu’elle va déjà le laisser, reproduisant ainsi, à quelques mois d’intervalle, le chagrin qu’il a vécu lorsque Bardot l’a quitté pour tourner à « Almeria ».

C’est la seconde fois que Serge et Françoise travaillent ensemble, en avril, il lui avait écrit le texte magnifique de «L’anamour», le «récit de l’étrange histoire / de tes anamours transitoires»:

Je t’aime et je crains
De m’égarer
Et je sème des grains
De pavot sur les pavés
De l’anamour

Françoise Hardy :

« L’histoire de “Comment te dire adieu” est un peu particulière : à l’origine c’était un instrumental intitulé “It Hurts To Say Goodbye” que j’avais entendu chez un éditeur et qui m’avait plu. J’étais persuadée que ça pouvait marcher. Serge a accepté de mettre ses mots sur une musique composée par d’autres. Au moment de l’enregistrement, il m’a surprise par sa dureté dans le travail, il sait exactement ce qu’il veut. En fait, il doit être un peu paresseux et donne le meilleur de lui sous pression… »

Sous aucun prétex
Te je ne veux
Devant toi surex-
Poser mes yeux
Derrière un Kleenex
Je saurai mieux
Comment te dire adieu

Après la fin du tournage du film « Slogan« , Serge et Jane s’installent à L’Hôtel, rue des Beaux-Arts, vu que les travaux se poursuivent toujours rue de Verneuil. Le soir, au sous-sol, dans le club de jazz, ils croisent le pianiste René Urtreger, avec qui Serge avait donné ses derniers concerts début 1965.

Gainsbourg :

« C’était un petit hôtel de quartier sympa à l’époque, c’est là où est mort Oscar Wilde. Vous connaissez le dernier mot de Wilde ? Il était venu se planquer à Paris, c’était un paria en Angleterre, à cause de son homosexualité. Il était raide fauché… Il se sent mourir, appelle un docteur, le prévient qu’il est sans un sou. Le toubib dit: “C’est bien beau, mais qui va me payer ?“ Et Wilde répond : “Je vois que je suis en train de mourir comme j’ai vécu : au-dessus de mes moyens”… »

Jane Birkin :

« A l’époque où j’ai connu Serge, je n’avais aucune expérience de l’amour. Après le départ de John Barry, je m’étais très vite réorganisée et reprise en main, tout de suite j’ai prévenu Serge qu’il n’était plus question pour moi d’attendre mon homme à la maison, je voulais travailler à tout prix. Même en consacrant ma vie à mon mari comme je l’avais fait, je l’avais perdu, j’avais dit à Serge : “Je ne veux plus jamais vivre ça ».

Entre-temps les transformations se poursuivent rue de Verneuil, surveillées de près par Joseph chaque fois que son fils s’absente de Paris : Serge veut faire de sa petite maison un bijou et il fait appel à Andrée Higgins, une antiquaire-décoratrice renommée du côté de Saint-Germain-des-Prés.

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Andrée Higgins :

« Nous nous étions rencontrés au lendemain de sa rupture avec Brigitte. Il avait des idées noires et il m’avait demandé de lui faire la maison tout en noir… II voulait vivre dans un univers Bardot: il avait fait encadrer les photos sublimes, grandeur nature, signées Sam Levin, et dans le couloir menant à sa chambre il avait projeté de disposer une série de photos plus petites, en noir et blanc, éclairées dans des angles inattendus. A l’arrivée de Jane, il les changea pour des portraits de Marilyn. Il voulait même des abat-jour noirs et des voilages noirs aux fenêtres : je me souviens d’un coup de fil de son père me disant: “Serge est complètement fou, dites-lui de changer de couleur !“ Il se laissa convaincre pour les rideaux, mais il fallut faire même les waters en noir… »

En octobre, Serge et Jane assistent à la première de Zizi Jeanmaire à l’Olympia. Normal : Il lui a prêté « Bloody Jack » et écrit « L’oiseau de paradis » pour l’occasion. Après le spectacle, Zizi a organisé une petite sauterie avec cinquante intimes chez Maxim’s

Gainsbourg :

« Arrive Salvador Dali qui vient nous embrasser, Jane et moi. Et j‘hallucine parce que c’est lui qui me dit Maitre … Maitre, on m’a dit que vous avez «La Chasse aux papillons»… Pourriez-vous me prêter ce dessin pour un livre que je prépare ?…“ Je lui dis bien sûr, quand vous voulez… »

En novembre et 1968, au studio Chappell, à Londres, Jane et Serge enregistrent avec le chef d’orchestre Arthur Greenslade, les chansons de l’album qui est publié en janvier 1969. Pièce maîtresse de ce nouvel opus, la version Jane de «Je t’aime moi non plus».

Jane Birkin :

« Au début, quand Serge m’a demandé de le chanter avec lui, j‘ai d’ abord refusé, la version avec Bardot était trop impressionnante. Mais j’ai eu une réaction d’orgueil en voyant défiler des actrices comme Mireille Darc qui venaient le supplier de réenregistrer la chanson avec elles. Et puis j’étais jalouse : l’idée qu’il soit enfermé dans un studio minuscule avec cette fille ravissante, je me suis dit : “Au secours! tout mais pas ça!” »

En guise de hors-d’œuvre, sous le seul nom de Serge, paraît en décembre un 45 tours avec en face A, sa propre version de «L’anamour» et, au verso, «69 année érotique», titre sulfureux pour une chanson on ne peut plus amoureuse:

Gainsbourg et son Gainsborough
Ont pris le ferry-boat
De leur lit par le hublot
Ils regardent la côte
Ils s’aiment et la traversée
Durera toute une année
Ils vaincront les maléfices
Jusqu’en soixante-dix

Une octave plus haut que la version Bardot, la version Jane de «Je t’aime» est à la foi un chef-d’ œuvre et un futur hit mondial…

Jane Birkin :

« L’enregistrement s’est fait dans ce studio à Piccadilly, juste Serge et moi enlacés… On a fait deux prises, pas plus. Je me souviens qu’ensuite il dirigea avec des gestes de chef d’orchestre mes soupirs amoureux. Lorsque c’est devenu un succès, les gens se sont mis à avoir les idées les plus renversantes, ils croyaient que nous avions, glissé un enregistreur sous notre lit. Ce à quoi Serge répondait que si ça avait été le cas, le disque aurait duré plus de quatre minutes ! … »

Jane : Je t’aime je t’aime
Oh oui je t’aime
Serge: Moi non plus
Jane: Oh mon amour
Serge: L’amour physique est sans issue
Je vais je vais et je viens
Entre tes reins
Je vais et je viens
Je me retiens
Jane: Non! Maintenant, viens!

Jane Birkin :

« Quand nous sommes revenus de Londres et que nous avons fait écouter la bande de “Je t’aime moi non plus” au directeur de Philips, il a dit : “Très bien. Je suis d’accord d’aller en prison mais pour un album, pas pour un 45 tours.” Nous sommes aussitôt repartis à Londres par le ferry-boat… »

C’est ainsi que Serge, pris de court, mis sous pression par Georges Meyerstein, décide d’inclure «Manon », puis nous offre sa relecture de «Sous le soleil exactement» et des «Sucettes » (chansons créées deux ans plus tôt respectivement par Anna Karina et France Gall). Il plaque également des paroles dédiées à JaneTes vingt ans mes quarante»…) sur «Élisa», le morceau instrumental qu’il avait composé pour la bande originale de « L ‘Horizon« :

Élisa, Élisa
Élisa saute-moi
Au cou
Élisa, Élisa
Élisa cherche-moi des poux
Enfonce bien tes ongles
Et tes doigts délicats
Dans la jungle
De mes cheveux, Élisa…

D’autre part il compose quatre autres chansons pour Jane, dont «Orang-outang» inspiré par le singe en peluche prénommé Monkey qu’elle trimbale depuis l’enfance et qui aura les honneurs, deux ans plus tard, de la pochette de « Melody Nelson »:

J’aime ma poupée orang-outang
Orang-outang, orang-outang
Je l’adore jamais je ne dors sans
Orang-outang, orang-outang
Il fait les yeux blancs
Il n’a plus de dents
Mais depuis longtemps.
J’aime ce gros dégoûtant

Il y a aussi « 18-39 », petite fantaisie ragtime, one-step ou black-bottom qui aurait pu figurer sans encombre dans les répertoires de Régine ou de Zizi Jeanmaire :

Tous ceux-là qui dansaient ça
Maintenant ne sont plus là
Ils sont morts et enterrés, tous crevés
C’est normal, c’est pas d’hier
Le temps de l’entre-deux-guerres
Faut toujours se décider à crever

Sur une mélodie qui rappelle «Hier ou demain», composé pour Marianne Faithful à l’époque d’Anna, il écrit la très jolie histoire de cette fille qui voulait se suicider mais qui, avant d’ouvrir le gaz, avait pensé à son canari:

Sur le guéridon auprès de la fille endormie
On peut lire griffonnés au crayon
Rien que ces quelques mots :
Le canari est sur le balcon

Pour «Jane B. », Serge se démarque du poème tiré de «Lolita» de Nabokov qu’il avait toujours rêvé de mettre en musique (« Perdue : Dolorès Haze / Signalement : Bouche écarlate, cheveux “noisette” / Age : cinq mille trois cents jours bientôt quinze ans ! »). La voix de Jane ressemble à un frémissement d’équilibriste, elle contient déjà une fragilité extraordinairement émouvante. Serge lui avait dit : «Tu chantes comme un enfant de chœur»…

Signalement
Yeux bleus
Cheveux châtains
Jane B.
Anglaise
De sexe féminin
Age: entre vingt et vingt et un

En janvier 69, alors que Jane fait sa première couverture, «couvrante» comme dit Gainsbourg, celle de  » Jours de France « .  » La Piscine «  sort sur les écrans et « Je t’aime moi non plus » chez les disquaires, sous le nom de Jane. Le scandale peut commencer, au grand dam de Brigitte qui, dans son autobiographie, conclut l’affaire avec ces mots :

 » Je crus mourir lorsque j’entendis, un peu plus tard, l’enregistrement de cette chanson interprétée par Serge et Jane. Mais c’était dans l’ordre des choses! Je n’en voulus jamais ni à l’un ni à l’autre. Au contraire je m’en voulus a moi, de ma lâcheté, de mon manque de décision, de ma façon de croire que tout m’était dû, du mal que j‘ai pu faire inconsciemment et qui me retombait, comme un pavé sur le cœur. « 

Source :

Gilles Verlant - Gainsbourg - Avec la collaboration de Jean-Dominique Brierre et Stéphane Deshamps Albin Michel – 15 novembre 2000

15 octobre 1969 – Le film « Cannabis »

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