L'étonnant Serge Gainsbourg

1959 – le premier album 25 cm

La stratégie de Bourgeois est claire : pour lancer son poulain, à la fois comme auteur-compositeur et comme interprète, il faut qu’un nom prestigieux cautionne ses premiers pas dans le métier.

Les Frères Jacques, que l’on surnomme « les athlètes complets de la chanson » et qui sont célèbres depuis dix ans déjà, avec leurs collants, leurs moustaches et leurs couvre-chefs («La queue du chat» date de 1948, «Le complexe de la truite» de 1954) semblent un excellent choix.

Paul Tourenne :

« Nous étions à la recherche de textes et Canetti, qui était notre manager, nous a parlé de ce type formidable qu’il venait de rencontrer et qui s’appelait Serge Gainsbourg. On l’a reçu dans l’appartement de François et il nous a joué trois ou quatre chansons dont «Le poinçonneur des Lilas ». Il était terriblement timide et il était obligé de démarcher pour placer ses chansons, donc ce n’était pas facile pour lui … Je me souviens, on était tous les quatre accroupis autour du piano pour essayer d’entendre ce qu’il disait, on n’osait pas lui dire : « Vous ne voulez pas chanter plus fort? On n’entend rien ! » On lui a fait répéter trois fois les chansons et on a fini par lui prendre « Le poinçonneur ». On l’a enregistrée les 23 et 24 juin 1958 puis on l’a créée sur la scène de la Comédie des Champs-Élysées deux mois plus tard. Le public a d’emblée énormément apprécié cette chanson, l’une des rares que nous interprétions sans mise en scène, on ne faisait rien, c’était une évocation, on était tous les quatre sur scène en se tournant le dos, chacun était isolé dans un coin et rêvait, les mains derrière le dos. De cette façon, la chanson avait beaucoup d’impact car le public n’était pas distrait par une chorégraphie. Ce n’est pas une chanson drôle, elle est plutôt dramatique … Nous n’étions pas de gros vendeurs de disques, même si nous remplissions les salles de spectacle, mais « Le poinçonneur » a très bien marché, au point d’être notre plus grosse vente pendant quelques années. On vend beaucoup de Prévert depuis quarante ans mais cette chanson de Gainsbourg a été notre petit tube à nous, c’est pour cela que nous en sommes très fiers. »

Sur scène, dès le 23 octobre 1958 à la Comédie des Champs-Élysées, les Frères Jacques présentent «Le poinçonneur » comme « le premier concerto gainsbourgeois ». Leur version, orchestrée par Pierre Philippe, a tourné tout l’été à la radio. Celle de Serge est publiée en septembre, en même temps que son premier album 25 cm, Du chant à la une!  Pour la petite histoire, Gainsbourg croisait souvent le même employé de la RATP dans une station de métro ; un jour il lui avait demandé ce dont il rêvait. Le poinçonneur avait répondu cette phrase superbe : « Voir le ciel… »

J’suis l’poinçonneur des Lilas
Le gars qu’on croise et qu’on n’regarde pas
Y’a pas d’soleil sous la terre
Drôle de croisière
Pour tuer l’ennui j’ai dans ma veste
Les extraits du Reader’s Digest
Et dans c’bouquin y’a écrit
Que des gars s’la coulent douce à Miami
Pendant c’temps je fais l’zouave
Au fond d’la cave
Paraît qu’y a pas d’sot métier
Moi j’fais des trous dans des billets

Le 10 juin 1958 Serge entre donc au studio Blanqui, appartenant à Philips, avec Alain Goraguer et son ensemble. Ils enregistrent trois titres ce jour-là : «La jambe de bois (Friedland)», «Douze belles dans la peau» et «Le charleston des déménageurs de piano».

Le choix d’Alain Goraguer était limpide : il était l’homme idéal, celui qu’il fallait à Serge pour mettre en évidence son talent singulier. Goraguer, arrangeur et accompagnateur de Boris Vian, avait fait les orchestrations de «Fais-moi mal, Johnny» pour Magali Noël, et écrit des chansons pour Salvador (qui l’avait ensuite engagé pour ses concerts à Bobino) ; il avait publié à l’automne 1956 un EP avec son trio (Paul Rovère à la contrebasse, Christian Garros à la batterie, qui jouèrent aussi sur les premiers enregistrements de Serge) intitulé Go, Go, Goraguer !, avec « What Is This Thing Called Love» de Cole Porter, « Prelude To A Kiss » de Duke Ellington et deux compositions originales.

Alain Goraguer :

« J’ai été convoqué chez Philips et dans le bureau il y avait Gainsbourg, ce garçon que j’avais vu quelques mois plus tôt à la terrasse du Touquet dans son look pianiste d’ambiance. Le contact a été immédiatement fantastique, trois jours plus tard nous étions inséparables.Quand nous avons commencé les enregistrements, même si Serge était ravi, je sentais déjà une sorte de désespoir de la réussite tardive, il voulait frapper un grand coup tout de suite. En plus, il avait tout contre lui, en premier lieu son physique qu’il n’acceptait pas et qu’il faisait tout pour exagérer : chaque fois qu’il avait un nouveau complet il se débrouillait pour le friper en vingt-quatre heures. C’était déjà son côté « anti » … »

Né en 1931 à Rosny-sous-Bois d’un père breton et d’une mère corse, Goraguer avait grandi à Nice et appris le violon (au point d’exécrer l’instrument), puis le piano. Sur les conseils de Jack Diéval, jazzman renommé, il décide à vingt ans de tout lâcher pour la musique et s’installe à Paris. Fana de jazz, il adore Art Tatum, Erroll Garner, Bud Powell et Thelonious Monk. Quand il voit à Paris le grand orchestre de Dizzy Gillespie et le Modern Jazz Quartet, il craque complètement. En tant qu’arrangeur, il rivalise largement avec les pointures de l’époque, Michel Legrand ou André Popp. A propos de son ami, Vian avait écrit ceci :

« Il y a deux façons de le faire courir, c’est de le mettre en présence d’un okapi, d’un singe, d’un ornithorynque, voire d’un simple chien, ou bien de lui indiquer négligemment où il trouvera un bon piano. Car il déteste tous les animaux, sauf cette bête noire ou jaune à trois pattes et à 88 dents que l’on fabrique chez Pleyel, Erard ou Steinway. »

Ni Serge ni Alain ne sont satisfaits de ce premier enregistrement de « La jambe de bois (Friedland) », chanson qui ne figurera pas sur le premier album et à laquelle ils vont consacrer une nouvelle séance le 12 janvier 1959. Le 13 juin Serge dépose «L’alcool» à la SACEM puis « Du jazz dans le ravin » et « Ce mortel ennui » le 1er juillet. Entre-temps, les 17 juin, 1er et 3 juillet, toujours au studio Blanqui, ils ont mis en boîte tous les autres titres qui vont figurer sur le premier album 25 cm : «La recette de l’amour fou», «Le poinçonneur des Lilas», «L’alcool», «Ronsard 58», «La femme des uns sous le corps des autres», «Du jazz dans le ravin» et «Ce mortel ennui».

D’emblée, par son style, Gainsbourg se démarque de tout ce qui existe, de tous les chanteurs dont on parle. Pas le moindre point commun entre lui et Brassens, Brel, Clay ou Lemarque. Ce qui le sépare de la Rive gauche, c’est carrément un abîme. De ce côté-là de la Seine, on est poétique et engagé, on pratique l’ironie façon clin d’œil. Avec Gainsbourg, les mots qui se fondent dans la musique, au lieu d’être plaqués sur quelques accords, sont ultra-pessimistes ; chez lui, pas d’ironie, mais du sarcasme.

Techniquement, dès ses premières chansons, il refuse les ficelles classiques : pratiquer des montées de ton, forcer la voix pour obtenir un effet dramatique, etc. Et s’il « chante à l’époque un peu à la française, le crayon entre les dents », comme le dit joliment Eddy Mitchell, il évite de rouler les r comme Barbara ou Brassens … Pour «Le poinçonneur» Goraguer a imaginé une intro enlevée, agrémentée d’une flûte et de glissandos au piano, qui donnent à la musique un caractère dansant et joyeux, alors que le texte évoque la mélancolie d’un homme travaillant sous la terre. Pour « Ce mortel ennui », le même concocte une intro on ne peut plus monkienne et déjà l’on frôle le chef-d’œuvre:

Ce mortel ennui
Qui me vient
Quand je suis avec toi
Ce mortel ennui
Qui me tient
Et me suit pas à pas [ … ]
Bien sûr il n’est rien besoin de dire
A l’horizontale
Mais on ne trouve plus rien à se dire
A la verticale

Gainsbourg :

« Si j’écoute peu mes anciennes chansons, c’est par peur, peur de retrouver pas mal de visages féminins qui sont passés dans ma vie. Si j’écoute « Ce mortel ennui » je revois mentalement la petite mignonne à qui j’ai pensé en l’écrivant. Elle était pas si conne d’ailleurs: quand c’est sorti elle s’est dit : « Ça, c’est pour moi » et elle s’est cassée … »

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