1957 Le déclic – Cinq chansons, cinq chefs-d’œuvre

Exit Lise, Serge déclare peut-être sa flamme à Michèle Arnaud. Avec ou sans succès. Celle-ci a déjà une vie privée compliquée. Patrick Lehideux, un riche industriel, fils d’un ancien ministre de Pétain, lui fait une cour effrénée, il l’épousera en 1964.

Gainsbourg :

« J’ai composé pour elle parce que j’en étais amoureux, très amoureux, cette jeune femme me fascinait, il n’y avait pas un gramme de vulgarité en elle … On pourrait à son propos citer la phrase de Balzac : « En amour il y en a toujours un qui souffre et l’autre qui s’ennuie » … Elle a été une des chances de ma vie, elle a eu l’intelligence de percevoir en moi un style nouveau. »

Francis Claude :

« Un soir, au Milord, Michèle, Serge et moi parlons peinture. Serge, au bout d’un moment, se met à se tortiller et finit par nous avouer qu’il peint et qu’il aimerait nous montrer ses toiles. Michèle, très curieuse, est emballée et nous nous rendons chez lui le lendemain. Sa peinture, pour autant que je m’en souvienne, était très sensible, pas du tout subversive, une ambiance à la Corot… Tout à coup, sur le piano, Michèle avise une chanson intitulée  » Défense d’afficher  » paroles et musique de Serge Gainsbourg. Elle lui dit :  » Mais tu nous avais caché ça !  » Il se retortille comme un ver et s’en va nous chercher  » Le poinçonneur des Lilas »,  » La jambe de bois  » Il nous ramène cinq chansons, cinq chefs-d’œuvre. »

Jacques Lasry :

« Quelques semaines avant que je ne quitte le Milord pour travailler sur les Structures sonores, Serge était venu avec des partitions et des manuscrits. Michèle Arnaud m’a prié de rester quelques minutes car elle voulait savoir ce que Gainsbourg avait composé, elle se demandait si elle pourrait chanter quelques-unes de ses chansons. Il me donne la musique et je vois des partitions extrêmement soignées pour un homme qui disait ne pas s’intéresser à la chanson. Il m’a demandé de bien les jouer. .. Il ne m’avait jamais dit qu’il composait des chansons, c’est comme s’il avait honte! Quelque temps après il me téléphone et me dit que Francis Claude veut qu’il chante « Le poinçonneur des Lilas à la radio, il m’a apporté la musique, j’ai donc été le premier à avoir orchestré cette chanson. »

Francis est enthousiasmé mais Michèle … ne lui prend qu’une seule chanson. « Mes petites odalisques », « Le poinçonneur » et « La jambe de bois » sont trop masculines. « La cigale et la fourmi » pourrait convenir, mais elle est moins forte. Elle jette finalement son dévolu sur « Ronsard 58 », paroles de Serge Barthélémy, un condensé de misogynie teigneuse, pas très éloigné, par son thème et sa cruauté, de « Si tu t’imagines » de Raymond Queneau qui avait lancé Gréco une dizaine d’années plus tôt :

Tant qu’t’auras ma belle de chouettes avantages
T’auras des amants, t’auras du succès
T’auras des vacances sur les beaux rivages
Et des bikinis à t’en faire craquer
T’auras des visons, t’auras des bagnoles
Des types bien sapés te f’ront du baisemain
Tu f’ras des sourires, tu joueras ton rôle
Mais tu n’s’ras jamais qu’une petite putain

On peut imaginer comment cette chanson pouvait être reçue par le public du Milord, en particulier par le solide pourcentage d’hommes d’âge posé accompagnés de leurs poules … Michèle Arnaud ne retient peut-être qu’un seul titre mais demande aussitôt à son guitariste de plancher sur de nouvelles chansons dans le même esprit. Le 20 décembre 1957, il dépose à la SACEM « La recette de l’amour fou » et « Douze belles dans la peau », qu’elle s’approprie aussitôt :

Quand t’auras douze belles dans la peau
Deux duchess’s et dix dactylos
Qu’est-ce que t’auras de plus sinon,
Sinon qu’un peu de plomb
Un peu de plomb dans l’aile
Pas plus dans la cervelle !

Le 5 janvier 1958, Francis Claude présente Serge dans l’émission qu’il anime à la radio, sur Paris-Inter, comme un jeune talent qu’il est fier d’avoir découvert et qui est « sociétaire de Milord l’Arsouille à part entière » : « Tout à l’heure il jouait du piano, il jouera plus tard de la guitare, à ses moments qui ne sont pas perdus pour tout le monde il fait de la peinture et il trouve le moyen de composer des chansons étranges qu’il défend avec une personnalité bien à lui … » Sur ce, d’une voix mal assurée, Serge interprète « Mes petites odalisques », chanson dont héritera un an plus tard un autre débutant nommé Hugues Aufray :

S’en vont les fredaines
Restent les rengaines
Alors s’en vont les amoureux
Rêver à la chaleur du pieu
Du pieux souvenir de celles
Qui furent un jour infidèles
Parce qu’elles en avaient assez
Assez d’entendre ressasser
Toujours le même disque
Mes p’tites odalisques
Tournez, tournez, tournez en rond
Comme tourne ma chanson

Quelques semaines plus tôt le même Francis Claude l’avait poussé sur la scène du Milord, à moitié mort de trac.

Jacques Lasry :

« J’avais arrêté de travailler pour Michèle et un beau matin je vois arriver Serge chez moi avenue des Ternes, très excité, qui me dit : « Hier j’ai chanté au Milord, Francis m’a fait passer… J’ai chanté « Le poinçonneur » et ça a fait un boum énorme! » Quand je l’ai vu sur scène pour la première fois, le soir même, c’était extraordinaire, il avait ce tremblement léger, il avait l’attitude de celui qui est en communication prophétique avec quelque chose, en fait il était en communication avec lui, pas avec le public. »

En février 1958, dans le mensuel Music-Hall une publicité des disques Ducretet Thomson annonce la sortie du nouvel extended-play de Michèle Arnaud. Elle publie en titre vedette une jolie version de « Marjolaine », une chanson à la mode signée Francis Lemarque (c’est même son premier gros succès personnel, à quarante ans : il vit depuis une douzaine d’années dans l’ombre d’Yves Montand à qui il a donné ses plus belles chansons telles que « A Paris » et « Quand un soldat »).

Sur le même EP, Michèle interprète « Douze belles dans la peau » et « La recette de l’amour fou » qui sont donc, historiquement, les deux premières chansons de Serge gravées dans le vinyle. Deux mois plus tard, son deuxième interprète est le séduisant Jean-Claude Pascal qui enregistre les deux mêmes chansons pour un EP La Voix de son Maître ( ce coup-ci, le titre vedette est « Croquemitoufle » que lui a offert en avant-première son ami Gilbert Bécaud). Mais c est Michèle Arnaud, avec sa froideur un peu snob qui met le mieux en valeur « La recette de l’amour fou », mini-pièce tragi-comique en deux actes et une chute :

Jouez la farce du grand amour
Dites « jamais » dites « toujours »
Et consommez
Sur canapé
Mais après les transports
Ah! S’il s’endort
Alors là, foutez-le dehors.

Il est Courant à l’époque qu’une chanson soit publiée simultanément par de multiples interprètes: en 1957-58 on compte 25 versions différentes de « Cigarettes, whisky et petites pepees » (seule la version d’Eddie Constantine nous est restée en mémoire), 26 versions des « La vandières du Portugal », 32 versions de« Buenas Noches Mi Amor », 49 versions de « Bambino » et… 91 versions différentes de « Que Sera Sera ». Une inflation démente qui causera, on s’en doute, la fin rapide du phénomène, dont les responsables sont les tout-puissants éditeurs de musique : pour placer leurs chansons, certains payent parfois les artistes pour les chanter; ceux-ci demandent jusqu’à 100 000 anciens francs (1 000 francs) pour « cautionner » un nouveau titre, d’autres refusent de rentrer dans la combine, comme Montand (1).

Le système permet aussi de prolonger le succès d’une chanson au-delà des limites de la résistance nerveuse : il n’est pas rare de voir des titres passer six mois, un an, voire un an et demi dans les palmarès (exemple « Cigarettes, whisky et petites pépées » d’Eddie Constantine, sorti au printemps 1957 et toujours classé à la rentrée 1958, soit quinze mois plus tard).

Au moment où démarre Gainsbourg, la chanson occupe une place de choix en France : plusieurs centaines de titres sont diffusés chaque jour sur les trois postes d’État, la télévision et les trois postes périphériques (Europe n° 1, Radio Luxembourg et Radio Monte-Carlo).

La vie quotidienne des Français a vu l’entrée en force de la radio, de la télévision et du tourne-disque, avec une fulgurante montée en puissance des deux derniers appareils durant les années 1955-60, ce dont le marché du disque bénéficie évidemment : l’usine Philips à Louviers fait travailler 500 ouvriers en 1958, tout comme l’usine Pathé Marconi à Chatou.

1. Lire à ce sujet le passionnant On connaît la chanson (Histoire vivante, vedettes et panier de crabes de la chanson contemporaine) par André Halimi, préfaces de Georges Brassens et Guy Béart, Éditions La Table Ronde, Paris, 1959.

Jacques Canetti fait signer Serge chez Philips