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Le film « Cannabis »

En août 1969, Serge passe quelques jours en Angleterre où Jane tourne Delitto A Oxford, un petit film italien (jamais sorti en France) signé Ugo Liberatore.

A l’hôtel Oxford Bear, sans radio ni télévision, «délivré de toute information parasitaire» comme il le dira plus tard, il jette les bases de « l’Histoire de Melody Nelson » la jeune fille renversée par la Rolls du compositeur alors qu’elle se promène à bicyclette , le premier de ses «albums concepts» dont le douloureux accouchement va se prolonger durant plus de dix-huit mois.

Pour le film « Une veuve en or » de Michel Audiard, qui sort le 22 octobre 1969, Serge compose une petite chose épatante et bien ficelée interprétée par Michèle Mercier, ex-Angélique marquise des Anges : «La fille qui fait tchic-ti-tchic» paraît en 45 tours sur Disc’AZ…

Dans ma robe d’argent
Je sens comme un courant
Électrique de 200
20 volts qui descend
Le long de ma colonne
Vertébrale c’est comme
Si j’emmenais un homme
De Gomorrhe à Sodome

Version Élodie Frégé : Album  » Amuse Bouches « 

Nouvelle consécration, Serge et Jane font la une de Rock & Folk en septembre 1969, qui reproduit la transcription de la séquence Radio Psychose diffusée un an plus tôt dans l’émission Campus de Michel Lancelot sur Europe no 1…

 » Je pense être tiraillé entre le bien et le mal. Je pense avoir une âme pure et quelque chose d’impur en moi. L’impur, ce sont les hantises sexuelles. Disons que je suis sadique et fétichiste. Mon sadisme est abstrait, il est d’ordre mental. Quant au fétichisme, c’est pour moi se dissocier de la condition animale, être sophistiqué dans ses amours physiques. C‘est un problème purement esthétique : j‘ai fait trop longtemps de la peinture et je vis d’abord par les yeux. Étant peintre, j‘ai fréquenté des modèles, des femmes nues. Une femme nue pour moi ne représente rien, strictement rien. Une femme nue sur une plage, c’est un animal. Et l’état animal me désespère, je veux m’en éloigner. Donc, j‘ai besoin d’élaborer. « 

De fait, comme il le répète à de nombreux journalistes venus recueillir auprès de l’auteur érotique de « Je t’aime moi non plus » des déclarations provocatrices, Serge s’oppose à la libération des mœurs dont il est pourtant, avec Jane, désormais l’un des symboles : il avoue dés nostalgies de morale victorienne, pour redonner tout son sens et sa saveur au péché, évidemment…

 » « Je t’aime moi non plus » exprime la supériorité de l’érotisme sur le sentimentalisme […] il existe des millions de chansons consacrées à l’amour romantique, sentimental : des rencontres, découvertes, jalousies, illusions et désillusions, rendez-vous, des trahisons, des remords, des haines, etc. Alors pourquoi ne pas consacrer une chanson à une sorte d’amour bien plus courant de nos jours, l’amour physique ? « Je t aime » n’est pas une chanson obscène, elle me semble raisonnable, elle comble une lacune. « ¹

Revenant une douzaine d’années plus tard sur sa chanson, il en donnera enfin le sens caché, que l’on soupçonnait depuis longtemps :

 » L’explication c’est que la fille dit «je t’aime» pendant l’amour et que l’homme, avec le ridicule de la virilité, ne le croit pas. Il pense qu’elle ne le dit que dans un moment de plaisir, de jouissance. Cela m’arrive de le croire. C’est un peu ma peur de me faire avoir. Mais ça, c’est aussi une démarche esthétique, une recherche d’absolu.  » ²

Le 15 octobre 1969 Jane et Serge attaquent ensuite, aux États-Unis, le tournage de «Cannabis», qui ne sortira que le 23 aout 1970, avec interdiction aux moins de dix-huit ans. Il retrouve pourtant à cette occasion Koralnik, son pote helvétique, le réalisateur de la comédie musicale Anna.

Serge Gainsbourg Cannabis

Aujourd’hui le film n’a d’autre intérêt pour les fans que les nombreuses scènes de tendresse torride mettant en scène le couple de l’année… Serge joue un tueur, téléguidé par la mafia new-yorkaise, dont la mission est de prendre le contrôle du trafic de la came. Jane tient le rôle de la fille à papa dont il tombe bien sûr amoureux et pour qui il va tout lâcher, y compris son complice et frère de sang, l’Anglais Paul Nicholas (la star de Hair). Tout se termine dans un bain de sang glauque et tragique.

Pierre Koralnik :

« Au départ, c’était un travail de commande dans lequel on a essayé de mettre ce qu’on a pu mais en étant freinés par les contingences de la production internationale. Serge était extrêmement professionnel, il avait un rôle brutal, il devait tabasser des mecs… A la fin du film il se retrouvait dans un poulailler, au milieu d’un combat de poules géant il était ressorti de là puant la rage ! »

Jane Birkin :

« Deux ans plus tard nous sommes invités au Japon comme “couple érotique” de “Je t’aime moi non plus” et comme vedettes de Cannabis. Seulement on avait omis de dire aux Japonais que j ‘étais enceinte de sept mois et quand leur sex-symbol est sortie de l’avion avec son ballon, les Japs ont fait une drôle de tête ! »

L’année s’achève sur un bouquet final : tandis que Barbara chante du Gainsbourg en exclusivité pour Europe n° 1 (elle choisit « En relisant ta lettre » et « Nous ne sommes pas des anges », créé par France Gall). Serge est l’invité de nombreuses émissions télévisées de fin d’année : le 25 décembre 1969 il chante « 69 année érotique » dans La Nuit de Paris, le lendemain c’est « L’anamour » dans Dim Dam Dom et le 31 décembre on a droit à «Élisa» dans Variétés 1970.

Au cours de cette nuit de la Saint-Sylvestre, le grand orchestre et les choristes de l’ORTF proposent même une version clean de «69 année érotique» sous le titre «70 année fantastique ». Jolie façon d’enterrer les sixties.

Source :

1. Coupure de presse de source non identifiée, 1969. 2. Interview par Georges Marc Benamou dans Elle le 15 février 1982.

1971 – L’album « Histoire de Melody Nelson »

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