joseph Ginsburg et sa femme mere de Serge Gainsbourg

Les leçons de piano du père Joseph

A l’âge de quatre ans on avait mis Jacqueline au piano. Le même scénario s’était reproduit pour Liliane et Lulu. En revenant de l’école, chacun a droit à une leçon d’une heure.

Prévoyant le coup, les trois enfants placent leurs mouchoirs à gauche du clavier : ils savent que chaque leçon se termine par des larmes. Si Lulu fait un fa au lieu d’un fa dièse, son père le reprend d’une voix forte et autoritaire : « Pourquoi as-tu fait ça ? » Lucien, dans un murmure : « Mon doigt a accroché » … puis il se met à pleurer, immédiatement imité par ses sœurs.

Quand la leçon est terminée et les nez mouchés, les gosses font leurs devoirs. Jacqueline est une élève brillante elle rafle tous les prix d’excellence. Très tôt, elle consacre en effet toute son énergie à sa réussite scolaire, ce qui ravit son papa mais déstabilise le petit frère, déjà traumatisé par un précédent épisode …

Gainsbourg:

«Je me souviens avoir trépigné de fureur à l’âge de deux ans parce que j ‘ai vu partir ma sœur aînée, chouchoutée par mon père, tandis que Je restais chez une nourrice à la campagne (1) »

Liliane travaille un peu moins bien et Lucien est un petit garçon modèle mais sans grande passion pour l’école. Faut dire qu’un instituteur, nomme Charlet, a pris en grippe et se permet même de l’appeler «le petit Juif» ; un jour que ce Charlet passe a cote de lui il lance . « Mais ça pue la pisse ici ! » à la grande honte du jeune Lulu.

Néanmoins, Papa et Maman Ginsburg ont bon espoir: leurs enfants seront médecins ou avocats. A la rigueur, dentistes ou professeurs. Rien d’autre n’est envisageable. Sauf, bien sûr, si le fils décide de devenir peintre.

Gainsbourg :

«A l’époque de la communale, je commence à voler, je deviens un petit kleptomane. Je chaparde des soldats de plomb de grand prix, des petites voitures de course, des pistolets que j’arrachais des panoplies et faisais tomber dans mon cartable. Mais impossible de les rapporter à la maison : ils auraient été découverts et je n’aurais pas pu expliquer leur provenance. Le vol n’était qu’un vertige, le vertige de l’interdit. Alors je les donnais à mes petits copains, des fils de concierges aussi peu fortunés que moi, jusqu’au jour où je me suis fait piéger. Le directeur du magasin m’a pris en flagrant délit et m’a dit : « Reste ici, nous allons faire venir ton père !  » … Mais j’avais donné une fausse adresse. Quand il s’en est aperçu, le mec m’a renvoyé à coups de pied dans le cul. Cela a été définitif : après ça, je n’ai plus jamais volé, j’avais été terriblement humilié ! »

Jacqueline Ginsburg :

« Mon frère faisait souvent l’école buissonnière, il chipait quelques sous dans le sac de ma mère et il allait s’acheter des sucreries dans une épicerie du bas de la rue Blanche qui s’appelait Le Goût délicat. »

Gainsbourg :

« Mon père était sévère. Il adorait surtout Jacqueline, du moins je le croyais. Quand j’étais gosse et que j’avais fait une connerie, il me faisait le plan d’ôter sa ceinture et de me donner une correction, sur les fesses nues, à la cosaque. Ma mère attendait quelques instants dans la pièce à côté puis elle venait à mon secours. J’admettais ce côté disciplinaire, mais ce que je trouvais intolérable c’était que le soir, au dîner familial, il s’excusait de sa brutalité. Dans ma petite tête d’oiseau, j’aurais préféré qu’il soit dur et qu’il le reste. Mais comme il avait un cœur en or, il se justifiait vis-à-vis de moi et ça me perturbait. »

Jacqueline Ginsburg :

« Parfois, mon père l enfermait dans le placard, dans le noir dont mon frère avait une peur terrible. En fait, il était très peureux. Donc, Il ouvrait la porte, en larmes, avec le nez qui coulait, et ma soeur et moi on commençait à rigoler. Du coup, il riait aussi et on se moquait de lui encore plus en le traitant de Jean-qui- rit Jean-qui-pleure. Dans son placart, il n avait pas le droit d’éclairer mais il avait un petit interrupteur et il allumait quand même. Ses punitions ne servait à rien ; il disait: « Je l’f’rai plus! je l’f’rai plus! mais il recommençait toujours. »

Gainsbourg :

« Les mômes ont parfois un cote maso, après la dérouillée, je me couchais. sur le dos, sur mon petit lit en fer, et je pleurais … Mais en même temps Je me disais : « Je suis le plus heureux des petits garçons et aussi le plus malheureux …  » Vous savez pourquoi ? Parce que j’adorais le moment où les larmes, coulant a la verticale, atteignaient la commissure des oreilles … »

Certains commentateurs de la vie de Gainsbourg ont dramatisé jusqu’au sensationnalisme les méthodes éducatives du père Joseph. Les quelques coups de ceinture ont métamorphosé notre héros en enfant battu, victime d’un tortionnaire. C’est peu crédible : d’abord, nous étions à une époque où les châtiments corporels, étaient monnaie courante et n’avaient pas encore été dénoncés par les psychologues de l’enfance. Ensuite, il ne s’agissait pas de punitions gratuites : Lulu ne recevait cette version musclée de la traditionnelle fessée que lorsqu’il avait fait une grosse bêtise. Certes, Joseph ne portait jamais la main sur ses filles, ce qui a pu troubler le jeune Lucien. Mais elles étaient beaucoup plus sages et avaient parfaitement compris qu’elles n’ auraient aucun souci tant qu’elles ramenaient de bons bulletins.

En revanche, parce qu’il insistait souvent sur l’incohérence du comportement paternel (les excuses après la ceinture), on peut chercher de ce côté l’origine d’un rejet de son autorité, doublé d’un mépris tenace pour sa modeste carrière, comme nous le verrons plus loin.

Liliane Zaoui :

« A part les crises de colère de mon père, l’atmosphère était très gaie à la maison : ma mère fredonnait souvent des romances russes et nous étions fiers de la profonde tendresse qui unissait nos parents. Mon père était en adoration devant ma mère : les jours où elle était préoccupée elle ne chantait pas; il s’en apercevait tout de suite. Ils étaient très amoureux mais comme maman était peau-de-vache et pas très démonstrative, j’étais surtout touchée par les attentions de mon père. Il venait l’embrasser, l’appelait « ma joie » ou « mon soleil » quand ils se promenaient ils se tenaient toujours par la main … »

Sources:

Source: 1. Confié à l'hebdomadaire Elle le 17 avril 1978, cité par Michel David in Serge Gainsbourg. La scène du fantasme, Editions Actes Sud Variétés, Paris, 1999.

Souvenirs d’enfance